Puisqu’il est devenu pareil à cet enfant, selon la recommandation évangélique, M. Fabre entrera au paradis littéraire.
Ma vie d'Edgar
Dominique FabreJ’ÉTAIS UN ENFANT calme et tranquille, mais j’avais les traits mongoliens, une sorte de froideur autour des yeux, des lèvres très pâles, des grosses joues, des grosses fesses, ce n’était pas seulement à cause des chromosomes ; j’entendais dire autour de moi il lui manque une case, à voix douce, en cachette, seulement j’avais aussi des oreilles, des oreilles phénoménales, Mickey Mouse était sourd à côté de moi, je n’étais pas gâté par la nature, sauf pour les oreilles. La nature, il est vrai, n’est pas là pour nous gâter. Je ne sais toujours pas s’il me manquait une case ou non, ce qui est sûr c’est que dès l’âge de trois ans, maman a eu des doutes, et paraît-il, moi je ne m’en souviens pas, ce doit être encore l’une des choses que l’on a laissées traîner dans l’orbite de mes oreilles, elle m’a emmené un matin en consultation à l’hôpital de la rue d’Avron, où une psychiatresse m’a examiné, une dame dont je me souviens très bien. Elle avait un cornet blanc dans ses cheveux paille et des lunettes très minces, le genre à moitié remboursé par la Sécurité sociale, et si j’avais des oreilles à grande surface d’écoute, elle c’était ses yeux, bleus, un peu aqueux, comme toutes les nonnes de l’hôpital de la rue d’Avron, pour tout repérer d’un coup.
Vu que je n’avais que trois ans, les conclusions qu’elle a émises n’étaient pas définitives, elle m’a posé plein de questions, pas de réponse. Ensuite elle m’a donné à faire des dessins, question dessin j’étais particulièrement nul et non avenu, et sous son regard qui voyait tout, moi qui entendais tout me suis mis à faire couiner les mines des Caran d’Ache qu’elle avait empruntés à l’hôpital de la rue d’Avron.
– Chéri, tu as bientôt fini ?
Maman suivait de son œil noir et toujours traumatisé mes efforts pour faire un beau dessin, je devais être partagé – mais non, j’étais PARTAGÉ –, coupé en deux entre le désir de faire un beau dessin et celui de continuer à faire couiner les Caran d’Ache, pour me remplir la tête de sons, non pas que j’aime la musique, même celle des Caran d’Ache. J’étais, je suis toujours, très borné pour la musique malgré mes oreilles quasi sismographiques, pour les petites secousses évidemment. La salle d’attente n’était pas pleine, loin de là, pourtant je n’étais pas le seul enfant calme et tranquille de la région parisienne en 1964, et si, en plus du reste, je n’étais pas atteint d’une paresse indécrottable, je vous décrirais à cette heure-ci, sans débander, tout ce que vous devriez savoir sur 1964, et pour peu que l’année suivante se profile, dès que j’entendrais le pop sadique des bouchons des bouteilles de champagne du 31 décembre, le temps qu’on s’embrasse et qu’on se souhaite des vœux, je profiterais de la moindre accalmie pour vous infliger 1965. Et ainsi de suite, comme quoi je n’aurais pas vécu pour rien. Il y avait en fait trois enfants dans la salle d’attente de l’hôpital de la rue d’Avron, une grosse petite fille avec un double menton, des cheveux gras, des lunettes et une encéphalite, et un petit garçon tout maigre avec des bras pendants comme ceux des singes. Lui était tout appareillé, avec lunettes double foyer, appareils auditifs, le vrai mongol. Je n’ai donc pas fait les dessins qui auraient permis à Mme Clarisse Georges d’évaluer ce qui manquait à ma case, mais je l’ai embrassée à la sortie, car j’étais très embrassant à cette époque, de même qu’aujourd’hui, souvent quand je n’y porte pas attention, ma langue sort toute seule de ma bouche. Puis nous sommes ressortis de l’hôpital de la rue d’Avron, je suis né chez les catholiques, c’est sans doute par charité chrétienne que Mme Clarisse Georges n’a pas déclaré tout de go à maman ce qu’elle savait déjà, ce qu’elles savaient déjà, que j’étais bien mal parti dans la vie.