Au premier jour, je veux seulement exhumer du néant les mots récipients, ceux qui recueillent la douleur et la réchauffent.
Pourquoi est-ce que j’ai accepté de te mener au lac, grand-mère ?
Au premier jour, je veux de la lumière. Rajouter de l’éclat là où il n’y en a plus.
Je me souviens du jardin, des lumignons posés sur le sol. De l’urgence qu’il y avait à agir pour ne pas sombrer dans la peine. Ne pas se laisser posséder par le froid, l’absence, ton visage devenu creux.
Réchauffer la douleur, échapper à l’hébétude, à cette poix épaisse dans laquelle le jardin s’enfonce. Plus tard, lorsque mon esprit s’est dégelé, je me suis demandé pourquoi je n’avais pas eu la force de refuser, de fuir, d’oublier qu’il y avait là, tissé dans l’étoffe, surgissant de la soie, ton corps vidé de son air.
À mon arrivée dans le jardin, il est déjà trop tard. Je le comprends au seuil de la maison, à mes jambes qui refusent d’avancer. Je pose mes valises, le temps s’enfonce dans de la gélatine.
Ta mort griffe ma joue de ses épines. Elle s’accroche à mes vêtements. J’observe le silence s’enrouler autour de mes épaules comme une écharpe de ronces.
Dans le jardin les branches qui s’enlacent dessinent des croisillons sur ton front.
Absurde, ce mausolée de tissus et de feuilles, quadrillage d’épines, herbes enchevêtrées, bruits de vidange échappés de mon ventre, rictus des tantes, envie de faire pipi et crainte, surtout, d’avancer. De ne pas te reconnaître ou trop peut-être. Je stagne dans un espace liminaire, le regard en dedans.
Les tantes s’agitent autour de toi. Au village, le chagrin est mobile, il agite les doigts et échauffe les pieds, on le voit parcourir de longues distances, monter des escaliers, nouer des draps et de la laine. Il mange, il crie, il donne des ordres et pose sur les fronts des baisers framboise dont on ne sait que faire. Le calme n’a pas sa place ici. Il est bien trop dangereux…
Mon silence ronce et leur chagrin mobile se percutent dès le départ.
Je viens d’arriver, je devais rester trois jours. Une visite culpabilité, celles que l’on accepte pour ne pas entendre trop de reproches à Noël. Faire semblant trois jours. Repartir vite. Retourner en ville, oublier encore une fois le village. Maintenant que tu es partie je ne peux plus. La perte m’attache bien serrée à ces lieux.
Cela vient de se passer. Quelques heures au plus, j’étais dans le train. Je n’ai pas ressenti les soubresauts de ton cœur qui s’emballe et s’éteint à cent à l’heure, loin de mes bras. Tu ne m’as pas attendue.
Les tantes me font signe d’avancer. Toutes les trois, elles découpent des lanières de coton, de chiffons, de coussins, de plaids. Fibres emmêlées, teintes délavées, usure de bouts de fils enroulés sur eux-mêmes. Par trois, elles tressent les brins qu’elles accrocheront à tes cheveux. On dirait qu’elles ont fait cela des dizaines de fois. Leurs carrures épaisses, leurs mains rugueuses empoignent, serrent, nouent, déplacent, de la même manière qu’elles s’occupent des juments qui mettent bas ou des porcelets anémiés. Sans craintes d’empoigner le monde, quitte à le briser.