Comment créer une bonne histoire en s’inspirant de faits réels dont on est le héros ?
Basile et Grégoire sont les stars d’une série autobiographique haletante. Leur success-story est un modèle pour tous les scénaristes. Un jour pourtant, Basile rentre chez lui et Jean-Paul Belmondo est assis sur son canapé. Jean-Paul l’attend, lui, personnellement. Il n’est plus de ce monde, mais il a quelque chose à lui dire.
Quand la réalité du roman devient pire que la fiction télévisée, que faut-il écrire ?
Luc Blanvillain brosse un tableau survolté de la création contemporaine. Et nul n’est épargné.
Eux deux
Luc BlanvillainL’homme ressemblait au regretté Jean-Paul Belmondo. Mais, se dit Basile, ce n’était pas le plus étonnant.
Le plus étonnant était que Belmondo se trouvait assis sur le sofa de Basile. Il s’agissait du Belmondo des années 80, dans son costume emblématique de flic rebelle, blouson aviateur sur une chemise ouverte dévoilant une chaîne en or.
Étant donné l’admiration qu’il portait au comédien, admiration dont il ne faisait pas mystère, et compte tenu du rythme de travail effréné auquel, ces derniers jours, il s’était soumis pour boucler dans les temps de fastidieux dossiers, Basile crut d’abord à une hallucination. Aussi eut-il le geste incongru de pincer au genou le pantalon tergal, coupe droite, de son visiteur. Celui-ci ne broncha pas, continuant de remuer imperceptiblement la jambe qu’il avait croisée sur l’autre et au bout de laquelle frémissait sa bottine. La rotule craqua sous l’étoffe.
Du pouce, Bébel se lissa le favori gauche.
— Je suis la mort, annonça-t-il. C’est fini, Basile. Je suis désolé.
En homme du métier, Basile goûta peu cette réplique. C’était mal dit, c’était éculé, c’était ridicule.
Il envisagea de ricaner, mais sut aussitôt que ce serait une perte de temps, que du temps, il n’en avait plus, que Jean-Paul Belmondo était bien la mort, qu’il y avait une espèce de logique dans le fait que la mort se présentât à lui sous les traits potaches de Jean-Paul Belmondo – même pas tout à fait, plutôt un mauvais sosie –, lui qui professait une certaine affection pour le cinéma de papa, lui qui faisait des calembours pour ne pas se payer de mots. Oui, Basile, c’était la mort, c’était fini, c’était idiot.
Néanmoins, il ne pouvait se laisser emmener si loin sans s’emporter un peu.
— Foutez le camp, repartit-il.
— Soyez raisonnable.
L’être paraissait las, mais résolu. Resserrant la ceinture de son peignoir de pilou beige qui lui dénudait presque entièrement les cuisses, Basile marcha jusqu’à la porte de son appartement et constata qu’elle était fermée à triple tour, clés dans leurs deux serrures. Un coup d’œil peu convaincu sur la baie vitrée offrant, dans une majestueuse plongée de cinq étages, une vue dégagée sur le parc Montsouris, lui assura que son intrus n’avait pu se hisser par là. De toute façon, ce blouson impeccable n’était pas celui d’un monte-en-l’air.
Par acquit de conscience, il déverrouilla le lourd battant et sortit sur le palier. Jean-Paul Belmondo s’y trouvait.
— Pardonnez-moi ces facilités d’escamoteur, s’excusa-t-il, mais je dois souvent recourir à des subterfuges pour persuader les gens. Vous permettez ?
Contournant Basile, il pénétra derechef dans l’appartement et se rassit sur les coussins.
Basile commit alors une erreur. Orgueil sans doute, ou griserie du désespoir qui commençait à l’envahir, il décida de n’en pas démordre et de discuter encore.
— OK, concéda-t-il, vous êtes fort. Mais je bosse dans le cinéma…
— Oui, enfin…, nuança Belmondo.
Cette réticence blessa Basile. Non, certes, il n’était pas un véritable cinéaste. Il était scénariste pour séries à succès. À vrai dire, une seule avait marché. Mais bien. Très bien, même.
— Peu importe. En tout cas, les effets spéciaux, je connais.
Le visiteur hocha la tête, navré.
— C’est vraiment dommage, cet entêtement…
Aussitôt, la douleur assaillit le corps de Basile, qui se crispa, se tordit et chut sur le parquet de chêne, où des convulsions aggravèrent son supplice. Tandis que sa langue gagnait en épaisseur et en consistance, que ses orteils devenaient un bouquet de crampes et que son peignoir retroussé dévoilait un caleçon sans allure, il se focalisa malgré lui sur la bottine cirée de Belmondo, qui avait envahi son champ visuel.
Qu’avait-il fait pour mériter une agonie si cuisante ? Les gens s’accordaient à dire qu’il était un gars bien, c’était la formule consacrée, un gars bien. Le good guy,diagnostiquait-on, trop bon, trop con, à se faire mener par le bout du nez, en bateau, on collectionnait à son sujet les tournures pittoresques et peinées. Et là, c’était le pompon, le bouquet, la cerise.
Puis, tiens, voilà que ça allait beaucoup mieux. Il put se redresser, gravir à tâtons le sofa, prendre place, épuisé, près de son bourreau.
— D’accord, toussa-t-il. D’accord.
L’émotion l’étreignit, avec la certitude raffermie qu’en effet, c’était fini. Il s’offrit un ultime panoramique sur le décor familier d’une vie, au fond, pas si mal, pas si mal du tout, même, sur ses meubles sobres mais coûteux, ses tonnes de livres, polars principalement, il aimait, avait aimé, aurait aimé les polars, ses bandes-dessinées, ses ouvrages de référence, Le Héros aux mille et un visages, de Joseph Campbell, L’anatomie du scénariode Truby, Adventures in The Screen Trade: A Personal View of Hollywood and Screenwriting, de William Goldman et d’autres opus moins connus mais, à ses yeux, tout aussi utiles, tout aussi précieux. Il pensa ensuite à ses parents, qui ne se remettraient jamais de sa perte et, curieusement, à son ami Grégoire Frédol. L’idée que Grégoire dût lui survivre effaça presque son désespoir.
— Pourquoi moi ? articula-t-il, lorsque sa glotte l’y autorisa.