Je les ai retrouvées dans le rabat d’un ancien agenda au milieu de quelques vagues documents glissés là en attendant mieux — classement, archivage, déplacement vers un tiroir provisoire où rien n’est rangé et, à coup sûr, atterrissage final dans un grand sac poubelle.Quatre photomatons. Quatre fois le même visage, comme il se doit, à quelques infimes variations près : une très légère inclination de la tête, un début de cillement, un invisible regain de tension ou de concentration.J’avais oublié qu’elles se trouvaient là. J’avais même tout simplement oublié leur existence depuis notre passage au consulat d’Algérie à la borne duquel elles avaient été prises et tirées. Lors de ma prise de rendez-vous, on m’avait demandé quatre photos d’identité de la personne que j’allais accompagner. Puis, au moment de l’entretien dans le bureau, on ne nous les avait finalement pas réclamées.J’aurais dû les remettre à son propriétaire, je n’y ai pas pensé non plus.Son regard est identique à celui dont je me souviens, à la fois soutenu et un peu à vide. Son expression est neutre, comme le veut l’exercice de la photo d’identité, mais finalement également proche de celle que je lui ai à peu près toujours connue.En revoyant ses quatre photographies, je me suis demandé s’il en existait d’autres de lui. Je veux dire des images d’un autre genre : une vieille photo de famille au fond de son sac, l’instantané d’un moment partagé avec quelqu’un, un souvenir de lui quelque part dans un téléphone, l’un de ces selfies en contreplongée où l’on se tient à deux par l’épaule. Quelque chose comme l’image d’un moment de bonheur ou tout simplement d’un moment de vie. Pris sur le vif.Mais je ne le crois pas.Je n’ai moi-même jamais eu l’idée de faire une photo de lui, ni seul, ni avec moi. Ça ne m’a pas traversé l’esprit, bien sûr. Nous ne nous connaissions pas assez, mais surtout, nous n’avons jamais rien eu à fêter ou immortaliser.Son visage appartient à ces visages dont personne ne garde la trace. Ou plutôt que seule l’administration enregistre, ici ou là, sous cette forme minimale et formatée. Un visage sans histoire.Sans récit.