Les lions
En premier c’est les lions. Mon papa et ma maman me traînent là-bas, jusqu’à la grille, jusqu’aux barreaux où je pose mes mains. La maman-lion fait dodo et le papa aussi, même qu’il bâille, ce gros lion avec les dents pointues. Sa gueule est énorme quand il l’ouvre. Il pourrait m’avaler. C’est ce que dit mon papa, il dit Jonah, il pourrait t’avaler si tu fais pas gaffe.Moi j’ai pas envie de me faire avaler. J’ai pas envie de penser à ce lion qui pourrait m’avaler avec sa gueule ouverte, toutes ces dents pointues. Je me bouche les oreilles. Je fais ça des fois quand papa il parle. J’utilise la paume de mes mains que je colle dessus et comme ça j’entends plus rien.
L’herbe était verte dans le jardin quand il m’a dit que si je levais pas les mains comme quand j’étais prêt, le ballon il allait me fendre le visage. Il a dit Ce putain de ballon va te fendre le visage en deux si tu lèves pas les mains.
C’était le jour où l’arbre a cassé à cause de la tempête, la nuit où on aurait dit que la maison elle se soulevait, et le lendemain matin papa il m’a dit que les os ça pouvait se casser comme les arbres. Tu savais que tes os pouvaient se briser comme les branches de cet arbre ?Je me suis bouché les oreilles. C’est quand il a dit ça, quand il a expliqué que je pouvais m’ouvrir le visage en deux à cause du ballon et que mes bras ou mes jambes pouvaient se briser comme les branches d’un arbre, c’est ces fois-là que j’ai utilisé mes paumes de main pour me boucher les oreilles. Encore une fois où j’ai pas envie d’écouter.
Un jour je faisais fait voler mon cerf-volant et il allait très haut dans le ciel, et puis il était là, mon papa. Il était debout à côté de moi et il me regardait comme il regarde ces lions, et cette fois-là j’ai pas bouché mes oreilles parce qu’il a rien dit. Moi j’attendais qu’il dise quelque chose, parce qu’il était là debout à côté de moi, alors j’ai cru qu’il allait dire que le cerf-volant allait se prendre dans le vent et m’emporter tout là-haut dans le soleil, que j’allais brûler, que j’allais prendre feu et brûler, mais papa il a pas dit T’es qu’un putain de feu sur pattes petit.Il a rien dit du tout. Il m’a juste regardé faire voler mon cerf-volant. Il a regardé jusqu’à ce que le cerf-volant ait perdu tout son vent et qu’il dégringole en chute libre dans le jardin. Il faisait beau ce jour-là et il est resté là jusqu’à ce que le cerf-volant se plante dans le sol. Et puis il est rentré dans la maison et il a fermé la porte coulissante.
Le papa-lion referme son bâillement. Je regarde dans la même direction que lui mais je vois rien. Je croyais qu’il regardait la petite fille avec le ballon rouge attaché à son poignet, un ballon rouge qui flotte au-dessus d’elle, mais non, le lion regardait rien de précis. Je croyais que peut-être il regardait son reflet dans la vitre, mais non. Le lion avait juste les yeux sur rien du tout, comme papa ce jour-là avec le cerf‑volant.