Je n’adhère plus.
Il y a peut-être eu une inversion des pôles magnétiques, mais tout ce avec quoi je faisais corps jusqu’à présent, voici que je m’en éloigne. Je n’ai pas tourné le dos, claqué des portes, réglé des comptes, ni accusé les autres. Je n’ai pas eu besoin de déchirer, de rompre, d’argumenter, de convaincre. Un espace s’est installé de lui-même, une distance qui a découpé chaque chose sur le fond du ciel et l’a recollée plus loin, différemment.
Je ne colle plus à rien.
Je suis détourée, glissée, d’une situation à l’autre. Ce qui m’entoure est une série d’aplats, de couleurs juxtaposées. C’est comme si je n’avais plus ma place sur la surface bien agencée des lignes et des formes. Je me suis détachée sans bruit.
J’ai beaucoup œuvré pour en arriver là : un travail invisible et secret. J’ai planté des points d’interrogation à l’intérieur de chaque évidence.
Ce n’est pas une défaite.
Ce n’est pas rien de retrouver sa peau libre de tout contact et de tout prolongement. Ce froid vif, qui siffle contre moi, il est net, comme le début de quelque chose.
Hier, ou avant-hier, je tenais à ce qui m’entourait par toutes sortes d’habitudes, de croyances et d’envies. Aujourd’hui je flotte, dans une légèreté nouvelle.
Une vague fatigue pourrait laisser croire qu’il a eu un combat, mais ce n’est pas le cas. Je ne me rappelle ni sanglot, de larme. Je n’ai pas envie de me souvenir de celle qui s’agitait pour conquérir une place, garder une place, avoir la légitimité d’une place, pour rendre crédible cette place aux yeux des autres. J’étais liée à toute l’effervescence du monde, parfois je me pliais jusqu’à rompre, pour coller toujours à toute attente.
Maintenant je ne veux plus coller.
Je le redis : il n’y a eu ni bataille ni camp retranché.
C’est le contraire d’un retranchement, un détranchementpeut-être, un débranchement, un détour par l’extérieur.
Je ne sais pas si, quelque part, on prononce encore mon nom : Claire
Comme si j’allais répondre.
On dirait que je ne colle même plus à mon nom.