Ce livre n'est pas fait pour traîner entre les mains d'âmes sensibles !
Par Pascale Arguedas, Calou, l'ivre de lecture
Je suis toujours surprise par cette petite maison Quidam qui édite des ouvrages originaux. J'aurais dû me méfier avant d'ouvrir ce livre mais curieuse et faisant confiance à sa ligne iconoclaste dont le fil conducteur est la singularité du style, j'y suis allée la fleur au fusil. Ayant pour habitude d'arriver « vierge » dans un ouvrage - seul le titre et l'image de couverture auraient dû m'alerter - quelle gifle ce bouquin ! Un Bardamu féminin ? Non, une Vedrana Rudan. Retenez ce nom, c'est une bombe serbo-croate qui nous crache au visage un rare cri de rage. Jamais encore je n'ai eu l'occasion de lire un tel déferlement de violence grossière et impudique. Est-ce le reflet de la littérature serbo-croate contemporaine ? Qui m'éclaire ? Vite !
Accrochez-vous car ce livre n'est pas fait pour traîner entre les mains d'âmes sensibles ! Tonka a cinquante ans. Elle va quitter son mari Kiki pour un Miki plus jeune. Elle est vautrée devant la télé à zapper des programmes ineptes. Les images sans son suffisent car elle les commente dans un monologue de deux cent pages, tout en délirant et dérivant sur son pays croate de merde et ses dix années de guerre. Elle en veut à tous et à toutes, au monde entier, à la société entière, aux coupables, aux lâches et aux innocents, aux politicards et aux midinettes, à la propagande, aux multinationales, à la passivité de l'Europe, aux salauds d'Américains, à la nature humaine, à la planète entière vous dis-je ! Elle vitupère à la limite de la folie et le lecteur est éclaboussé, sali par cette tempête de mots crus qui lui arrivent d'on ne sait où et qu'il reçoit en pleine poire, écuré par cette voix désespérée, gueulante de colère qui nomme une « bite », « bite ». En plus, Tonka vous interpelle, vous invective, vous prend à témoin, vous oblige à entendre, voir, sentir l'horreur d'une inhumanité bestiale. Tout y passe, sa vie, celle des autres, de ses hommes, de sa mère prostituée et de tous les morts à venir ou enterrés, y compris le bébé du voisin jeté au fond d'un puits (vérité ou manipulation télé ?), charniers et veulerie. Plus que politiquement incorrecte, cette plume glaciale, aiguisée comme un scalpel qui découpe en fine lamelles la barbarie des temps, choque et fait des ravages. On la quitte puis on revient, car on n'y croit pas tant elle exaspère. Mais elle aimante tant qu'on y retourne, car au fond, tout ce qu'elle crie touche par sa véracité malsaine. Ça colle au doigt, ça dégouline de crasse abjecte à l'image de la bêtise et du cynisme de la guerre. Vedrana Rudan nous interpelle comme si on était coupable, comme si sa vengeance féroce ne pouvait que trouver preneur en un lecteur ahuri, meurtri face à un tel toupet et une telle arrogance. Rage ne sera jamais mon livre de chevet, ni de rejet car je suis fière d'avoir été au bout, mais cette forme profondément vulgaire et parfaitement maîtrisée que l'auteur s'amuse sadiquement à nous jeter en pâture fait l'originalité de son style. C'est donc un événement littéraire qu'il faut lire pour savoir qu'il existe aujourd'hui. Lisez Rage jusqu'au bout de la nuit, rira bien qui rira le dernier. Pascale Arguedas http://pagesperso-orange.fr/calounet/resumes_livres/rudan_resume/rudan_rage.htm