Les rangs très littéraires
Par Marc Albert-Levin, Artpress, novembre 2006

En rangs très littéraires, au garde-à-vous sur les étals des libraires, qu'est-ce qu'ils en disent, les livres, de la rentrée littéraire ? Il y en a un au moins qui dit ce qu'il pense et qui pense ce qu'il dit : c'est le Pilon de Paul Desalmand. Crébillon a fait parler un sofa, Natsumé Soséki un chat, la comtesse de Ségur un âne, Jeanne Cordelier un perroquet (1). Paul Desalmand, lui, fait parler un livre : un pauvre livre d'encre et de papier qui, loin de se croire voué à l'immortalité, vit dès sa naissance dans la terreur du pilon, comme nous dans celle du retour à la poussière dont nous ignorons si jamais nous ressortirons.

Ce livre, sans prétendre être le Livre des questions (2) en pose plusieurs : la pratique usuelle des offices par exemple ; pourquoi des ouvrages vendus d'office aux libraires, parfois sans avoir vu le jour hors des cartons, sont-ils retournés à leurs distributeurs contre remboursement quatre-vingt-dix jours plus tard, marqués de l'étiquette infamante d'« invendus » ? C'est un système qui ruine les petits éditeurs, qui change les librairies en kiosques à journaux et les livres en périodiques, vouant inexorablement quantité de livres morts nés au pilon.

Le livre de Paul Desalmand parle aussi d'une autre sorte de pilon avec « des articulations à ressort, une mécanique compliquée recouverte d'un pantalon noir que terminait une botte vernie ». Du moins est-ce la définition que donnait Flaubert du pilon, incapable évidemment de prévoir les prodiges des prothèses modernes. Ce pilon-là est l'attribut d'un lecteur unijambiste, âgé de plus de soixante-dix ans, qui se désole de n'être pas totalement de bois et de se réveiller parfois avec « la trique ». Il se console de cette incongruité en citant l'anecdote de la princesse Metternich qui, alors qu'on lui demandait à quel âge selon elle « une femme cesse d'être en proie aux tourments de la chair », avait simplement déclaré : « Je ne peux pas vous répondre, je n'ai que 65 ans. »

Les discussions qu'entreprennent les livres entre eux sont naturellement d'un niveau plus élevé : « Quand vient la nuit, nos étagères silencieuses le jour, se mettent à bruire de mille conversations qui ne s'arrêtent qu'à l'aube […] Je me souviens d'une nuit chez Veyrier - un vrai libraire, il existe à la porte de Saint-Ouen (N. de l'A.) - où nous avons décidé de remettre en question la formule selon laquelle les paroles s'envolent, mais les écrits restent. […] Même les religions du livre sont issues d'une longue tradition orale, qu'il s'agisse de la Torah, de la Bible ou du Coran ou encore des Véda. On a aussi parlé du papier qui s'effrite, de l'encre qui s'efface mais le thème fut vite abandonné parce que chacun avait envie de revenir à sa destinée personnelle. »

Le livre narrateur manque d'être brûlé en Iran (ce qui nous vaut en exergue du chapitre cette belle citation de Freud en 1933 : « Quels progrès nous faisons. Au Moyen-Âge, ils m'auraient brûlé. À présent, ils se contentent de brûler mes livres… »

Puis, ces « mémoires d'un bouquin » revisitent en passant les destinées tragiques de Maupassant et de Dostoïevski. Le premier meurt en clinique après avoir tenté trois fois de se trancher la gorge. Le second échappe de très peu à la peine de mort. Son exécution ayant été commuée en exil, il chante à tue-tête dans sa prison. Étrange destinée qui le rend, lui, fou de joie d'être encore en vie, alors que la crainte de mourir a rendu son co-détenu définitivement fou de terreur.

L'un des morceaux de bravoure de cette narration est le moment où le livre assiste (muet, car de son propre aveu, il n'entre pas dans la même catégorie) à la discussion des Pléiades. On en est à la lettre M, entre Mauriac, Machiavel, Marx et Malraux. Ces livres-là (est-ce parce qu'ils sont sur papier bible ?) n'ont plus conscience de leur matérialité, ils ne se prennent plus que pour de grandes idées. La question de savoir s'il est préférable d'être à l'Académie française ou dans la collection de la Pléiade est vite abandonnée, puisque comme le dit Mauriac « sans vouloir être prétentieux, l'un n'empêche pas l'autre ». Malraux finit par monopoliser la parole et improviser une diatribe inédite où une fois encore apparaît comme la seule victoire possible sur la mort et le destin.

Soucieux de ne pas déflorer plus avant un si hardi mélange de sombres réflexions et de pensées légères, je n'en livrerai qu'une dernière citation, elle est de l'Italien Pavese : « Il est beau d'écrire parce que cela réunit les deux joies, parler seul et parler à la foule. »

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(1) Jeanne Cordelier, la Passion selon Gatien, Stock, 1995.
(2) Edmond Jabès, le Livre des questions, L'Imaginaire, Gallimard. Un livre que malheureusement on m'a offert et sur lequel je ne cesse de m'interroger. Imaginez un chapitre qui commence par : « La voie que j'ai prise est la plus ardue, la plus longue - la plus hardie. Elle part de la difficulté d'être et d'écrire - et aboutit à la difficulté.