Un merveilleux exercice de style
Par Jérôme Garcin, le Nouvel Observateur, 21-27 septembre 2006

C'est un grand tabou de l'édition française. Tout le monde sait qu'il existe mais personne n'ose en parler. Il faut imaginer une sorte de monstre du loch Ness aux mâchoires gigantesques et à l'appétit inextinguible. Cet ogre engloutit 100 millions de livres par an. On l'appelle le pilon. Il vit dans les périphéries grises, loin du brillant quartier Latin. Il est un peu honteux d'être le complice des éditeurs qui, refusant de stocker, se déchargent sur lui de tous leurs invendus. La loi est stricte : on n'a le doit ni de le visiter ni de le photographier. Les employés qui lui fournissent son lot quotidien d'ouvrages frais sont assermentés et contraints au devoir de réserve. Tout est conçu, en effet, pour épargner à l'écrivain la douleur de voir son œuvre comprimée, broyée, liquéfiée et transformée en papier recyclé. On est désolé de troubler l'euphorie bon enfant de cette rentrée littéraire placée sous le signe de l'inflation, mais il faut savoir que, sur les quelque 700 romans qui viennent de paraître, la majorité est promise à l'enfer du pilon. Car plus on surproduit, moins on vend, plus on détruit. C'est logique. Comme l'écrit avec fatalisme Paul Desalmand dans « le Pilon » (Quidam Editeur, 15 euros) : « La roue de l'économie tourne. A sa façon, le livre se réincarne. » C'est son premier roman et un merveilleux exercice de style.

Paul Desalmand a écrit l'autobiographie d'un livre paru en 1983. Né à Mayenne (il pèse 230 grammes), il végète dans plusieurs librairies (les pires et les meilleures), fréquente sur les étagères Jean Meckert et converse avec Anna Karénine, échappe deux fois au pilon, cet « abattoir », passe d'un lecteur à l'autre et d'un continent à l'autre. C'est un livre élégant, vagabond, poète à ses jours et bavard. Il n'a pas sa langue dans la poche. Ce qu'il raconte de l'industrie éditoriale, son marketing, ses reality books, est cruel mais lucide. On souhaite vraiment au « Pilon » de n'être pas pilonné. Merci de faire passer.
J.G.