Un subtil thriller mental, raconté sur le mode d'un journal intime très détaché. Par Raphaëlle Leyris, les Inrockuptibles, 8 mars 2006

A l'éternelle question : « Qu'est-ce qui constitue une identité ? », Eva Figes répondait en 1977 par son cinquième roman, La Version de Nelly. Une réponse décalée et inattendue, bourrée d'une ironie salutaire, rare dans les « romans de l'identité ». dans ce livre enfin traduit en France le quatrième après La Boucle, Spectres et Lumière , l'écrivaine anglaise prend le contre-pied du genre : plutôt que de fouiller le passé de son héroïne, ce qu'elle a vécu et avec qui, elle l'efface. La Version de Nelly s'ouvre quand une femme qui a tant oublié de sa vie s'invente un nom pour s'inscrire sur un registre d'hôtel : Nelly Dean. Comme la servante et narratrice principale des Hauts de Hurlevent. Mais si la Nelly de Brontë était la confidente de tous, donc leur mémoire, avec tout ce que cela comportait de dévotion et de compassion, celle d'Eva Figes se place dans une position strictement inverse. Confrontée à un homme qui se dit son fils et à un autre qui semble avoir été son amant, elle ne ressent rien. La Version de Nelly est un subtil thrilller psychologique raconté sur le mode du journal intime. Mais un journal intime très détaché. L'oubli devient ainsi (au moins momentanément) une condition à la liberté, un droit à s?inventer soi-même. Dans ce roman tendu, à l'humour très noir, Eva Figes imagine ce que l'on ressentirait en regardant soi et les siens « objectivement », à distance, débarrassé du sentimentalisme et de la culpabilité qui tissent les liens familiaux ou amoureux. On s'en relèverait difficilement.
Raphaëlle Leyris