La Fontaine et Buñuel, la fable et le reflet.
Par Pascal Dreyer, Livre& Lire, mensuel du livre en Rhône-Alpes, mai 2005
La littérature peut-elle encore provoquer la terreur ? Peut-elle encore mettre à mal le pouvoir, aussi dérisoire soit-il, d'un syndicat (sic) de copropriété ? Dans la Cité des Platanes, en plein cur de Paris, il semble bien que oui. Du jour au lendemain sont apparus sur le tableau d'affichage du syndicat pourtant fermé à clef des palacards poétiques et énigmatiques. Après avoir traité par le mépris ces textes abscons, la présidente du syndicat mène l'enquête avec le soutien d'un écrivain et d'un jeune garçon. Mais « quand les adultes commencent à croire aux rêves des enfants et des artistes, la réalité sort de ses gonds. » La Cité des Platanes se transforme imperceptiblement en labyrinthe. A travers les miroirs L'écrivain, « isolé, prisonnier,tenu enfermé par les autres, qui se nourrit du cerveau des autres », est-il une des figures possibles du Minotaure, fils monstrueux de ¨pasiphaé et du taureau noir offert par Poséidon à l'époux de la belle, Minos ? Sa propre filiation smeble l'indiquer. Mais qu'en sait-il lui-même ? En a-t-il le souvenir ? La Cité des Platanes d'Undine Gruenter est un espace littéraire peuplé de terreurs enfantines et mythologiques, un espace où chaque chose, chaque être possède un double visage, une triple identité. Nulle vérité solide et définitive ne se détache jamis du fond de son décor toujours mouvant. En quête du Minotaure (individu ou collectif, nul ne le sait) qui dépose sur le panneau, dans les boîtes aux lettres, sur les portes entrouvertes des variations sur des textes anciens de l'écrivain ou sur ses propres thèmes, l'écrivain, sa belle maîtresse et l'enfant voient se lever sous leurs pas, comme autant de chausses-trappes, toute la littérature du siècle écoulé. Les époques et les images se téléscopent. Virginia Woolf glisse dans le corps fantomatique de Flush tandis que la vessie de Bataille éclate « comme un il qui coule transpercé par la corne d'un taureau ». La littérature soulève des peurs abyssales et n'apporte plus de réponse.
Rien ne manque donc à ce roman dénonçant la vacuité de l'ennuyeuse modernité qui veut « mettre au premier paln le journal intime, déballage radical, fétiche de l'authenticité, à la place de la fiction romanesque » et produit ses propres critiques, « venus démonter aux auteurs de fiction à quel point ils dépècent leur propre vie et celles des autres et qui leur reprochent de transformer la vie en littérature ». Pourtant nulle amertume dans cette écriture maniant la référence avec virtuosité pour créer la clarté et l'obscurité. Le récit-collage, comme les personnages, suit son cours,erratique et plein de surprises. Et si le surréalisme tire son épingle du jeu, c'est certainement envertu de son refus absolu de l'univocité du sens qui, en dernier ressort, laisse l'auteur, le personnage et le lecteur chacun face à leur monstre. Dans une jolie lumière d'été, sous les platanes. Pascal Dreyer