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L'ex-RDA sous l'oeil de ses écrivains
Par Wilfred Schiltknecht, Le Temps, 22 mai 2010


Karsten Dümmel et Christof Hein tissent leurs histoires dans l'ex-RDA. Souvenirs en demi-teinte d'une époque qui cherche encore son sens.

« Nous n'avons pas encore suffisamment écrit notre propre histoire. » A ce constat d'un personnage de Christoph Hein, les écrivains de l'ancienne RDA ne finissent pas de répondre.

Hein lui-même s'attache une nouvelle fois à combler cette lacune. Après L'Ami étranger et Le Joueur de tango, pour ne citer que ses titres les plus connus, il poursuit dans Paula T. une femme allemande (Frau Paula Trousseau, Suhrkamp, 2007) la chronique de l'existence dans sa patrie. Et un compatriote plus jeune la dépeint dans son premier livre, Le Dossier Robert (Nachtstaub und Klopfzeichen oder Die Akte Robert, Transit 2007), paru la même année.

Du reflet de cette époque dans sa littérature, on peut estimer en connaître assez. Reste que les regards portés aujourd'hui sur ce passé douloureux par deux écrivains de générations différentes offrent des perspectives plus distanciées, moins éloignées qu'il n'y paraît des préoccupations actuelles. Libérées des contraintes des événements et de l'urgence d'un engagement du moins littéraire, leurs écritures se préoccupent davantage de la condition de l'être, des enjeux de la révolte d'alors et de sa portée présente.

Dans sa structure même, Le Dossier Robert figure la situation de ceux qui s'insurgent contre « un monde où il avait été décidé que le vivant serait enterré ». Les chapitres dédiés aux personnages sont entrecoupés par les rapports cryptés des espions, attachés à leurs moindres faits et gestes et dont l'activité va jusqu'à pervertir l'amour lui-même.

Avec une sensibilité fine, Dümmel évoque l'état d'esprit et les sentiments et en dépeint le reflet dans la triste et oppressante grisaille des paysages, dans une nature lugubre où « les bosquets sont figés en terre tels des bras inertes et les remblais s'ourlent d'arbustes chagrins ». Arrestations, interrogatoires et disparitions secrètes ponctuent son récit, suscitent le découragement et l'angoisse et confirment la permanence d'une imparable menace.

De rares bouffées de vie animent çà et là cette réalité lugubre, liée au repli sur soi, à la peur, à la défiance. En de brefs instants s'exauce le désir de « pouvoir à nouveau regarder les gens en face. Mener une vie tout à fait normale. » Et se crée l'illusion qui fait croire que l'amour permet de dévoiler « l'intimité la plus profonde » et de s'ouvrir à l'autre « d'une manière jusqu'ici jamais connue ».

Malgré un évident parti pris de noirceur, l'écriture de Dümmel manifeste de la mélancolie à la rébellion une étonnante variété de rythmes et de tons. Claire et précise dans ce qu'elle dénomme ou suggère, elle dit ce qui entrave la liberté de l'être. Et exprime ainsi avec une élégante concision une problématique que son aîné Christoph Hein développe en plus de quatre cents pages dans Paula T. une femme allemande. Un roman dont le réalisme très circonstancié peut parfois être ressenti comme un obstacle et dont, par un titre d'une infidélité ambitieuse, la traduction française étend par trop la portée.

Hein y décrit le difficile combat mené par une femme pour décider librement d'elle-même et répondre à sa vocation de peintre en faisant fi de la volonté familiale et des rôles imposés par la société. Avec en toile de fond la RDA, dont quelques traits rapides signalent les contraintes en la matière, s'esquisse l'opposition traditionnelle entre le bourgeois et l'artiste, l'égoïsme et l'altruisme, la réalisation de soi et les exigences de la vie commune. Et les questionnements qui s'ensuivent sur la fonction de l'art, les différences et les relations entre les sexes, le rapport à autrui et à soi-même. Une problématique vaste et qui en tout temps importe, puisqu'elle touche aux fondements de la liberté et à des limites qui ne peuvent se réduire sommairement à celles d'un état totalitaire.

On regrettera donc d'autant plus la composition peu ludique et la gangue descriptive qui risquent d'atténuer le plaisir que ses lecteurs peuvent à bon droit s'attendre à trouver chez l'auteur.
Wilfred Schiltknecht

2/06/10
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