L'école est finie, ou presque Johnson, en explosant les codes de la narration, excelle à retranscrire l'ambiance potache et insolente d'un collège, les bavardages de fonds de classe et les pensées d'un prof paumé, qui s'ennuie finalement autant que ses ouailles.
Par Ursula Michel, Snatch, n°3, juillet-août 2010
Alors que les derniers élèves ont vidé les lieux pour deux longs mois, c'est le moment idéal pour retourner à l'école et parler du plus beau métier du monde (juste à côté du plus vieux) : professeur. Magnifique sacerdoce, l'enseignement, encensé en théorie et mal vécu en pratique, se révèle la matière polymorphe rêvée pour un écrivain. L'école comme champ d'investigation littéraire, BS Johnson, Sattouf et Bégaudeau s'y sont collés, dans des styles, avec des objectifs et pour des résultats pour le moins contrastés. Revue de copie immédiate.
B.S. Johnson, auteur britannique, propose avec Albert Angelo, une lecture corrosive, drôle et attachante de l'univers scolaire. Albert Albert (patronyme du prof en forme de pied de nez à l'Humbert Humbert de Nabokov), travaille dans un collège difficile en banlieue londonienne. Ses élèves excellent en indiscipline, lui en incompétence. Alors qu'il ne se remet pas de sa rupture avec sa petite amie, il navigue entre beuveries au pub du coin et cours très « personnels » devant ses chers têtes bondes (et dures). Ecrit en 1962, alors que les Beatles chantaient Hard Day's Night, Albert Angelo se révèle ébouriffant de modernité, comme si les durs à cuire d'aujourd'hui n'étaient que des répliques des salles gosses des années 60. Si le mythe des sixties idylliques en prend un coup, le marasme de l'éducation qu'on nous sert quotidiennement dans les médias (et en littérature) apparaît moins désespérant. Johnson, en explosant les codes de la narration, excelle à retranscrire l'ambiance potache et insolente d'un collège, les bavardages de fonds de classe et les pensées d'un prof paumé, qui s'ennuie finalement autant que ses ouailles. Lors d'un cours de géologie apocalyptique (morceau de bravoure littéraire), le lecteur est invité à côté du radiateur pour écouter les quolibets sur Mr Albert et les ragots du bahut mais son oreille traîne aussi près du tableau pour cueillir les pensées de l'enseignant (dans cette partie du roman, les pages sont verticalement divisées, entre paroles des élèves et réflexions du professeur). « Non, chut, Albert va nous capter. - Rien à foutre - C'est quoi ce bordel ? Vous vous croyez où ? Silence ! Toi, là-bas, qu'est ce qu'il y a sur ce bout de papier qui vous amuse tant ? Debout, va le récupérer. Debout, merde, j'ai la trique, pas étonnant, nom de dieu »
Avec un langage brut de décoffrage, on découvre non pas les pensées des élèves (on y est tous passé, on a donc des souvenirs, et puis l'enfant roi au centre de la narration, ça commence à bien faire), mais celles du professeur. Les limites de la déontologie professorale sont piétinées. Albert Albert juge les gosses au faciès (« Pull orange, trop petit, cheveux mous, crasseux, bouche déformée »), imagine l'ambiance familiale (« Deux gosses la même année ? L'a dû faire foutrement vite pour en pondre deux en un an. Elle a dû se faire prendre au retour de couches »), bref il se révèle mille fois plus insolent que les adolescents qu'il « éduque ». Si subversion il y a à écrire sur le monde de l'école, elle ne situe guère dans l'effeuillage attendu des jurons des élèves (et leur insoumission finalement classique), mais bien dans la psyché d'un homme qui n'a jamais quitté l'école, et qui loin d'avoir perdu ses réflexes de collégien malpoli les a, au contraire, perfectionnés.
De l'autre côté de l'échiquier littéraire et scolaire (plus proche dans le temps et plus convenu dans le traitement), se trouve Entre les murs de François Bégaudeau. Avec son titre carcéral, ce roman plonge dans le quotidien d'une classe de quatrième, de ses difficultés à communiquer, des rapports conflictuels que les gamins (la plupart issus de l'immigration) entretiennent avec la langue française. Hyperréaliste selon certains, Entre les murs, uvre de fiction et non essai sur le monde éducatif, se caractérise surtout par son absence de recul ou de mise en perspective et son « sérieux » très premier degré. On y observe ce qu'on y attend. On y entend le discours stéréotypé d'un enseignant, sans verve. De ceux qui nous ennuyaient quand nos fesses étaient sur les bancs de ces mêmes écoles. D'un matériau qui nécessite une stylisation pour exister en dehors des « murs », Bégaudeau se contente d'une narration chronologique et démonstrative, presque scolaire. Les tabous de l'éducation nationale, les frustrations des profs, autant de sujets survolés sans jamais pénétrer la chair, retourner les tripes, attaquer l'os, avec gourmandise ou mauvaise foi.
Quant à Riad Sattouf, l'éternel adolescent, il a lui aussi livré sa version scolaire (et illustrée). Avec Retour au collège, il plonge dans le quotidien d'une classe de troisième (ça me rappelle un pitch ) où les filles sont des pestes en puissance, les garçons des obsédés sexuels abstinents, et où les noms d'oiseaux volent comme des boulettes de papier au-dessus des bureaux. Loin du constat économico-social de Bégaudeau (la banlieue et ses affres), Sattouf infiltre un établissement parisien bien sous tous rapports. Prenant le pouls d'une jeunesse plus dorée et de professeurs bien dans leurs baskets, il met à jour les mécanismes propres à l'univers adolescent. Neuilly, Saint Denis, (presque) même combat. On peut déplorer sa vision par trop angélique, mais Sattouf démontre que parler d'école n'est pas nécessairement un chemin de croix misérabiliste. La lecture n'en est que plus réjouissante.
En 1964, Bryan Stanley Johnson prenait des libertés littéraires pour dénoncer un système éducatif à bout de souffle et absurde. En 2003, Riad Sattouf épinglait les murs universelles des teenagers, à grands coups de butoirs humoristiques. En 2006, François Bégaudeau use d'une écriture blanche pour défendre l'école et la langue de Molière. Quarante ans entre le Britannique et les frenchies, durant lesquels la situation concrète de l'école n'a pas réellement infléchi sa course, mais où la littérature, elle, a parfois perdu de son lustre et de sa créativité à réinventer le monde de l'éducation. Heureusement certains parviennent encore à s'en moquer, pour mieux le dédramatiser et peut être le modifier. Ursula Michel