Maïca Sanconie est née en Corrèze en 1955. De troublants détours est son premier roman. Elle est également lauteur dun recueil de nouvelles, Amor (2002). Traductrice, elle est par ailleurs une spécialiste de la peinture américaine. Elle vit à Paris.
Cest à Lucques, en Toscane, quOttavia ouvre «Au Transport amoureux», une librairie exclusivement dédiée aux livres traitant de lamour. Cur battant de la littérature et lieu privilégié de rencontres, celle-ci devient le centre dun jeu de lamour et du hasard. La ville, lieu clos et scène où tout se joue, est parcourue selon les règles dune mystérieuse topographie
sentimentale. Quils sappellent Serafino, Violante Beatrice, Tiburzio, Angelica, Filippo ou Ifigenia, tous sont pris par les détours quimpose la ville à leurs pas. Mais leur destin se joue autour de livres qui vont les révéler à eux-mêmes. Qui jusqualors se pensait oublié de lamour tombe amoureux....
D'un charme insidieux, par Katherine Véran, Page des libraires, juin-août 2004 « Voici un délicieux premier roman [...] Follement littéraire, précieux de style comme de sentiments, quon sémerveille de voir naître et paraître si actuel aujourdhui plutôt quau temps de Madame de La Fayette ou de Stendhal. » Luc de Goustine
« Des personnages touchants, bourrus, qui souvrent aux autres grâce à la magie du livre.» Aurélie, Librairie Fnac Metz
Pasticceria e Biscotteria. Pasticceria e Biscotteria. Ce n’était pas l’enseigne dont Ottavia avait rêvée pour sa librairie, mais le marbre gris de la vitrine avait cette qualité puissante et veinée, ce tombé définitif qui lui venait de la montagne proche. Il semblait avoir été disposé là, poncé et gravé, incisé de lettres et de décorations raffinées, pour l’apaisement de la fièvre au simple toucher de la main. Pour Ottavia, il ramenait des béances des carrières un froid de roche où circulait encore le murmure des sources embusquées dessous vers la mer.
Le magasin tout entier était venu s’encastrer dans son regard au détour de la via Mordini, au sortir de ce carrefour disloqué qui distribuait le trop plein de la piazza del Carmine vers la piazza dell’Anfiteatro Romano, au tout début de la via Santa Zita. Les deux rues se déboîtaient doucement entre l’une etl’autre places, jouant à laper les façades des maisons qui avançaient plus loin que leurs perspectives. C’est ainsi qu’à Lucques les rues n’en finissaient jamais vraiment, se dépassant sans cesse l’une l’autre, s’entrelaçant, se heurtant parfois pour la même issue à la façon d’un fleuve engorgé qui creuserait en toute hâte un réseau d’affluents, ravinant la terre pour son passage impatient.
La via Santa Zita était de ces affluents-là. Elle s’étirait, brève et courbe, entre la via Mordini et la via dell’Anfiteatro. La boutique était allée se nicher dans le seul renfoncement de la rue, au numéro cinq. On pouvait passer devant sans la remarquer.
Ottavia s’approcha de la vitrine. Sa grille de fer était fermée mais une pancarte était placée bien en évidence derrière la vitre. A louer. Téléphoner a ora dei pasti. Ottavia contempla l’organisation interne de la vitrine, le coffret long qui courait entre la porte et le mur, le rectangle profond de la pièce. Elleposa la main sur la grille. Le contact du métal froid lui fit prendre conscience de la chaleur de son corps, de l’impulsion qui la poussait vers l’espace vacant qui semblait l#arribatendre.L’heure des repas était passée. Elle ne pourrait téléphoner avant demain.
Sans se hâter, elle regagna l’appartement qu’elle avait loué près de la porte San Pietro.A mi-chemin, il se mit à pleuvoir. L’eau ruisselait sur les pierres de Matraia qui pavaient les rues.Ottavia était rentrée en catastrophe dans un magasin acheter un parapluie et s’abrita ensuite sous son tissu d’un violet dense, coupant le crépuscule d’hiver.
La nuit tomba vite. Dans la chambre d’Ottavia,elle occupait tout l’espace de la fenêtre. Ottavia ne tira pas les rideaux, laissant les trouées des réverbères lointains éclairer doucement la pénombre. Elle s’endormit. La ville s’endormit aussi, se figea, ne laissant au mouvement de la vie que les branchages souples des arbres sur la promenade des remparts et, de plus en plus rarement, des vrombissements de moteur trépidant decrescendo contre leur épaisse enceinte.
Via Santa Zita, des lambeaux de nuage se reflétaient dans la vitrine de l’ancienne pâtisserie. Les visiteurs en franchissaient le seuil dans une invite légère, quasiment sans s’en apercevoir, passant de la rue à la boutique comme au détour d’une rue à l’autre. L’azur du ciel était d’une égale transparence avec la porte de verre qu’ils avaient poussée comme ils auraient fait le geste de s’abriter un instant du soleil. Une fois à l’intérieur de la librairie, cependant, ils prenaient conscience de leur situation. Ils contemplaient les murs de livres comme s’ils abritaient le reflet de souvenirs troublants, de désirs mal gardés qui auraient fait irruption devant eux. Un excès de douceur les alanguissait, les maintenait immobiles. Un homme jeune se retourna soudain vers Ottavia. Un étonnement sans fin se peignait sur son visage. Ottavia le fixa avec intensité, scrutant les traits inconnus jusqu’à ce que le visage se confondît avec le sien . Elle s’éveilla, le drap tendu devant elle comme un écran.
Elle le laissa retomber et il barra de sa masse molle et blanche la chevelure brune qui coulait sur sonflanc.
Dehors, un klaxon résonna, mettant en relief le vacarme d’un bus roulant sur les pierres. Devant le panneau de l’arrêt, un homme se retourna, la main étalée sur l’épaule comme s’il voulait retenir quelque chose qui allait fuir sa chaleur, quelque chose qui se dérobait et dont peut-être il pourrait empêcher la fuite. Mais sa main se crispa sans qu’il ait pu qualifier cette impression étrange, et lorsqu’il la laissa retomber à son côté, elle lui sembla inexplicablement vide. Le bus s’arrêta devant lui et son visage étonné se refléta dans la vitre juste avant le repliement de la porte en accordéon, aspirée dans un mécanisme violent.