Bruno Testa est né en 1956 dans la Plaine du Forez dans un milieu ouvrier dorigine italienne. Il est journaliste indépendant. Son premier roman, le Poisson-ange a été publié chez Michalon.
Dépression tropicale nous emporte dans une île dOutre-mer, lîle de Mascarin, pour nous raconter, entre autres aventures, lhistoire dun amour qui finit mal.
Un prétexte pour aller à la rencontre de personnages insolites et attachants, Barroux, le rédacteur en chef anarchiste converti malgré lui à lhindouisme, Marrone le poète créole en quête du code du Métis, Docteur la Tèt, le psychiatre baroque à la recherche de lAtlantide, Wolfgang le politique mégalomane à l'assaut du monde colonial...
Sur fond de cyclone et démeutes, un roman cocasse qui décrit le monde des anciennes colonies, parle du métissage daujourdhui et de la banlieue-monde de demain.
Un livre qui file à la vitesse dun tourbillon.
«Sur le mode romanesque, d'une plume poliment désespérée, l'auteur restitue quelques tranches de vie et d'histoire contemporaine.» Bernard Grollier, Océan Indien Magazine
« Un gourmand de mots et daventures.» Claudie Léger, le Progrès
« Dans la grande tradition des romans picaresques, Bruno Testa nous fait découvrir une exceptionnelle brochette de pèlerins des Mers du Sud (ou des Tropiques) accrochés à leur bâton de dynamite.» Jacques Plaine, la Gazette de Saint-Etienne
« Une dépression jouissive. Vrai roman, Dépression tropicale porte sur l'île de Mascarin le même regard que sur son héros et, dans une mise en abyme dérisoire, sur son auteur : un regard empreint de tendresse en même temps que d'une cruauté amusée. Après tout, tout n'est que vanité » Frenchy, le Pirate de la Réunion
Les Tropiques, cest comment? Chaud et humide! Encore que, dès quon grimpe, quon volcanise, il ne fait pas aussi chaud que ça. Et puis il y a les cyclones qui renversent les arbres, les cases précaires, font monter le cours des eaux. Des ravines dont on a perdu la trace depuis des générations redeviennent torrents en quelques heures. Réapparaissent sous une maison, sous une route quelles emportent. Après le cyclone, pendant que les hommes ramassent leurs maisons, les femmes en profitent pour faire leurs lessives dans les rivières en crue, les enfants pour se baigner. On voit des corps à moitié nus sarroser sous les cascades, des draps et des vêtements multicolores sécher sur les rochers.
Les Créoles aiment bien, cest le signe dune continuité. Lalliance des cieux créoles et des ancêtres contre la technologie européenne et les nouveaux arrivants.
Cest pourquoi, durant les trois mois de la saison des pluies, tout le monde attend fébrile. On commente le ciel, le vent, les nuages, on ausculte les dépressions. A la moindre alerte, les gens dévalisent les rayons en riz, en eau potable, en bougies, en piles pour les radios. Plus tard, quand le cyclone nest pas passé, ils mettent des mois à épuiser leurs réserves.
Souvent le cyclone rate lIle de Mascarin, trop petite. Cest alors lIle Rouge à côté qui ramasse. Une île beaucoup plus grande et plus pauvre. Après, elle paraît encore plus grande, bien dégagée sur les oreilles de sa végétation et de ses cultures vivrières. Et plus pauvre, forcément.
On a donc écopé de notre premier cyclone: Anabella. Davance, on salivait en entendant ce nom de fille aguicheuse. Il a été annoncé un jour de grand calme. Soleil sur toute la ligne. Pas un souffle dair. Plus tard, dans la nuit, le vent a tout fait trembler. On lentendait pousser les volets, plier les arbres.
Je me suis levé à 5 heures du matin. Tous les palmiers dansaient sur lhorizon. Du coup, on voyait beaucoup mieux locéan, locéan gris.
Comme prévu, la route était barrée darbres et de tôles. Jai pris les chemins de traverse, dans les champs de cannes. Le ciel était noir. Dapocalypse. Locéan démonté, énorme, touchant le ciel.
Au journal, les gens arrivaient peu à peu, résignés. Baroux était monté debout sur une table. Il était frénétique. Il la tenait enfin, sa calamité. Une petite, certes, pas les sept plaies dEgypte, mais enfin, du bouleversement assuré. Il donnait des ordres, répartissait les tâches, espérait le pire.
Il y avait ceux qui sillonneraient les routes. Les photographes surtout, pas très heureux de devoir impressionner lévolution des dégâts matériels sur la pellicule et accessoirement sur leur tronche. Ceux qui resteraient au journal, pour faire office de standard. Et puis ceux dont la délicate mission serait dêtre aux aguets à la préfecture. Jen étais.
A la préfecture, on était tranquille. On avait lessentiel sous la main. Les sandwichs et le rouge. Le préfet est arrivé en treillis et en bottes, lair martial, distribuant des ordres secs. On annonçait des pointes de vent de 200km/h. Bientôt le cyclone serait sur nous. Le ciel était noir, de plus en plus noir. Du perron, on voyait locéan juste de lautre côté de la route, des énormes masses deau prêtes au débarquement.
En attendant la catastrophe annoncée, on sest pris un petit verre avec les confrères. En fait, plus on attendait, plus il se passait rien. A part des branches arrachées, des panneaux de signalisation en déroute et des tôles qui volaient de-ci de-là dans les airs. On était de plus en plus perplexes. Puis on na pas tardé à comprendre quand les messages sont tombés. Le cyclone était passé dans le sud de lîle. Nous, on était restés à labri, dans lil, lendroit le plus peinard, alors que là-bas, cétait le Déluge. Des routes éventrées, des maisons emportées. Même lhôpital prenait leau, on avait dû lévacuer.
Quand on a fait le bilan, il y avait moins de 10 morts. Disons les morts habituels. Ceux qui avaient eu peur davoir peur, et qui étaient morts dune crise cardiaque. Ceux qui avaient vu tomber dans leur jardin un câble à haute tension et lavaient relevé par prudence pour que les enfants ne le touchent pas. Et puis, ceux qui avec leur 4 x 4 tout terrain avaient voulu refaire le Salaire de la peur et étaient partis emportés par le flot allègre en klaxonnant de désespoir. Par contre, côté matériel, cétait linflation. Les récoltes avaient été dévastées. Des milliers de letchis avaient succombé. Les bananiers avaient perdu leurs fruits. La canne avait plus ou moins résisté. Elle avait plié sans rompre, comme dans la fable. Mais là encore, la récolte serait très mauvaise.
Jai été accomplir mon sacerdoce agricole. Dans la plaine des Marrons, là où se concentre lélevage de lîle, un agriculteur avait perdu tout son bétail. Un cas unique. Tout. Cest la fille qui ma reçu pour me montrer les lieux. Le père nen avait plus la force. Il se mourait.
Elle ma expliqué. A cet endroit, à cause du relief, le vent sétait mis à tourbillonner, de plus en plus fort, sans vouloir repartir. Il avait arraché un toit et létable en béton sétait effondrée. Les vaches étaient restées des heures dessous, agonisantes, mugissantes. Lagriculteur voulait y aller, sa famille len avait empêché.
Le vent sétait ensuite attaqué à la maison. Toutes les vitres avaient explosé dun seul coup.
Un instant, ils avaient songé à se réfugier dans le container dehors qui abritait les sacs dengrais. Heureusement, ils sétaient ravisés au dernier instant. Seul le chien avait poursuivi le geste initial. Mal lui en avait pris. Le container avait soudain déboulé le terrain en pente, avalé 700 mètres à la course avant de sécraser. Le chien, lui, navait pas été écrasé. On lavait retrouvé empalé sur une branche.
Dans la maison, ou ce qui en restait, cétait laffolement général. Quand une partie du toit sest envolée à son tour, le père et la fille, la mère et le gendre, tous sétaient précipités aux toilettes. Ils étaient ainsi restés des heures serrés les uns contre les autres comme dans une boîte de sardines. Allez savoir pourquoi, le toit au-dessus des W.-C avait résisté. Au matin, le tourbillon lassé était parti faire le ménage ailleurs. Ils étaient ressortis, courbaturés, défaits, avec une furieuse envie daller aux toilettes.
Lagriculteur, lui, ne sen remettait pas. Toutes les économies de sa vie étaient sous les décombres. Il était dépressif. Il ne voulait plus reconstruire. A quoi bon. Il restait prostré chez les voisins qui les avaient recueillis. Il était désespéré. Pire que Job. Même son tas de fumier sétait envolé.