En recherche d'une figure perdue
Par Nelly Carnet, Le Mensuel littéraire et poétique, n° 352, 14 septembre 2007

Une épigraphe sous le signe de la mélancolie porte toute l'histoire du récit en recherche d'une figure perdue : « (...) Difficile de retrouver une histoire comme de chercher un homme parti sans laisser de traces. On prend une route, puis une autre, on croit suivre une piste alors qu'on l'invente de toutes pièces, à chaque pas, à chaque mot. C'est toujours ainsi que commence une histoire, il faut qu'elle soit perdue. »
Trois personnages prennent corps, Étienne, Sylvaine et la narratrice, fille de Sylvaine. Étienne est un personnage fuyant, sans ego dans cette société où l'individu occupe la place prépondérante. C'est un homme de passage où qu'il soit, dans quelque métier ou situation présentés. Son identité est le reflet d'une origine vacillante. Il fut élevé par sa grand-mère qui l'accueillit après avoir été abandonné par ses parents. Ce livre est en quelque sorte une lettre à la grand-mère morte il y a trente ans et écrite en son absence lors de l'année de la canicule. « II lui écrivait pour la bercer, sans doute, puisque écrire consiste à prendre dans ses mains le très vieux visage de l'amour, à embrasser son front si doux d'avoir essuyé le vent, la pluie ou le soleil, les injures des faibles, les mépris, la peur de l'autre, omniprésente et partout entretenue.» Au fil des pages noircies qui s'adressent à la disparue, Étienne ouvre la mémoire des sombres années. Ledeuil s'est trouvé redoublé avec la mort subite de Samira rencontrée au Maroc et aimée si brièvement. N'ayant plus de goût pour rien, il a trouvé refuge dans la maison de sa grand-mère qui accueillera aussi l'écriture à laquelle il donne sa définition : écrire c'est « aligner des mots comme des foulées vers l'éphémère ». Mais l'écriture est aussi un retour à la vie sous l'injonction de l'absente. Étienne se libère en effet du deuil en envoyant la première lettre écrite à la grand-mère à l'adresse où celle-ci est née et sous son nom, « certain de voir la lettre revenir rapidement, avec la mention : "inconnu à l'adresse indiquée". »
Mais cette lettre qui trouve en réalité, Louise, une jeune destinataire homonyme de la grand-mère, débouche sur une nouvelle histoire, celle de la veilleuse, mère de la jeune fille. Étienne devient l'amant de la mère jusqu'aux derniers jours racontés dans un style poétique et litanique. La Veilleuse est l'histoire d'une fin du monde, une histoire de deuils. La citation qui ouvre la deuxième partie et empruntée au poème en prose «Enfance IV» fait explicitement référence à cette issue :« Ce ne peut être que la fin du monde en avançant. » Les deux personnages qui survivent aux disparus sont en déroute. La fille de la veilleuse devient en outre hypersensible au paysage qui l'entoure: «Le temps passait en cavale au-dessus denous, en procession parfois, avec les nuages. Des avalanches horizontales. » Elle a le sentiment de partir en liquéfaction, en évaporation jusqu'à épuisement du corps tout imbibé de la mort de la mère. Ainsi se retrouve-t-elle à l'hôpital où elle rencontre Olessia, une voisine de chambre, immigrée d'Afrique, que les policiers ne tardent pas à venir chercher. Elle partage le destin de tous ceux qu'on expulse dans les conditions les plus misérables. Mais sans jamais baisser les bras, Olessia est revenue en France, a frappé un jour à la porte de la jeune fille qui fut sa voisine de chambre et a joué La Veilleuse, pièce que la narratrice a écrite pour Olessia devenue comédienne.
Chaque histoire de ce récit est une poupée russe de la précédente. Elle est aussi son deuil tout en
représentant une nouvelle impulsion de vie qui se prend à croire à un renouveau.
Nelly Carnet