Rome au présent
Par Jean-Maurice de Montremy, Livres-Hebdo, 10 octobre 2008
Paru à titre posthume en 1979, Rome, regards de Rolf Dieter Brinkmann (1940-1975) nous arrive chez Quidam, sous sa forme originelle, on ne peut plus «soixantediziste». Enorme travail de traduction et d'adaptation graphique, restituant les collages, photocopies et carbones de ce temps où l'on usait - tout avant-gardiste qu'on soit - d'une machine à écrire mécanique, de papiers pelures et de cahiers à carreaux. C'est l'époque de Fassbinder, de la RAF et de l'underground.
Il y a trente ans, donc, un jeune Allemand en colère fixe sur trois cahiers, jour par jour, voire minute par minute, son voyage vers Rome puis sa résidence à la villa Massimo (la villa Médicis allemande) d'octobre 1972 à janvier 1973. Il est las de ce monde ancien : «J'aimerais plus de présent.» Pour cela, il s'empare de tout , regarde, découpe, colle - porté par le flux d'un monologue intérieur constamment inspiré. Malgré ses hachures, le texte se poursuit en continu. Le journal personnel, infatigable, emprunte sans rupture toutes les formes : lettres à sa compagne, à ses amis, à ses ennemis, factures griffonnées, photos juxtaposées.
Brinkmann s'est fixé comme projet de livrer «des fragments d'impressions en vrac», qui vont de l'histoire personnelle jusqu'à la réflexion sur l'art, la politique, la culture. Mais sous le vrac, on retrouve la tension permanente d'un Thomas Bernhard. Voulant se purger de la guerre et de la Grande Kultur, le trentenaire rêve que l'allemand devienne une langue morte. Il signe pourtant une uvre majeure qui redonne vie à l'allemand et au meilleur d'une tradition qui est aussi celle de Gottfried Benn, Hans Henny Jahnn ou Arno Schmidt. Il meurt renversé par une voiture à Londres. Thibaut de Ruyter le note dans sa remarquable préface : «Celui qui regarde tout autour de lui n'a pas pensé que les automobiles roulent à gauche sur cette île où trop de choses vont à l'envers.»
Jean-Maurice de Montremy