Un roman ténébreux éblouissant. Un gouffre de lumière dans les profondeurs.
Par Pascale Arguedas / Calou, l'ivre de lecture
Attention. Si vous ouvrez Le Son de ma voix vous êtes cuit. C'est déchirant, boueux mais superbement écrit. Si vous buvez cette histoire noire, très noire, jusqu'à la lie, vous devez le savoir : vous en ressortirez ébloui ! Moris Magellan a trente cinq ans, une femme et deux enfants. Une situation stable de cadre dirigeant dans une entreprise de biscuits en Écosse. Il pourrait mener une vie tranquille de petit bourgeois de banlieue dans sa maison chic s'il n'était prisonnier d'une maladie : l'alcool. En un peu plus de cent pages, Ron Butlin dresse le portrait bouleversant d'un homme noyé depuis dix ans qui tente de s'en sortir. Entre chagrin, culpabilité, honte, mensonge et peur de l'immortalité dans les intervalles de sobriété, le lecteur est scotché dans le sillage de ce pathétique Magellan qui essuie tempête sur tempête, boit la tasse même à marée basse. Empoisonné par un dégoût de soi et une obscurité qui se répand partout autour et à l'intérieur de lui, il lutte contre cette boue asphyxiante qui l'empêche de vivre. En quête constante d'une rédemption, d'une identité, il se bat avec les faibles moyens du bord, largue les amarres, tente le sabordage car il rêve d'un amour paternel cruellement refusé, à jamais perdu. Son inexorable dérive, empreinte de courage et de couardise, nous enlise dans les sables mouvants d'un monde cicatriciel. Un océan sentimental plombé de gris où aucune bouée, aucune vague, même toxique, ne parvient à soulager durablement le manque ni ralentir l'inexorable descente aux enfers.
Le Son de ma voix est un roman ténébreux éblouissant. Un gouffre de lumière dans les profondeurs. Un talent brut qui laisse groggy. Quel style ! Sans tomber dans le jugement, Ron Butlin instruit à la perfection une histoire intense. Deux vies s'y confondent et deux choses s'y distinguent : la prise de vue, proche et distante qui rend cette histoire poignante, et l'écriture. Grâce à l'emploi d'un « tu » narrateur qui lui permet la complicité et le recul, l'auteur plonge - d'une plume concise, d'une précision diabolique, quasi clinique - dans les plaies béantes de cet homme en décomposition qui souhaite se reconstruire. La force du désespoir qui sourd entre les lignes ne naît pas par hasard. Elle provient d'une navigation maîtrisée de l'écrivain entre les phrases musicales qui flirtent avec le delirium tremens du personnage, celles proches de la guillotine qui tranchent dans le vif et font mal (le père nomme ses enfants "accusations"), celles tendres et mélancoliques lors de virées introspectives. Le lecteur passe par toutes les phases, endosse tous les personnages et cherche le grand air, le phare, l'oxygène. Balloté et envoûté, il souhaite échapper au marasme étouffant et poisseux qui lui colle aux yeux, se libérer des vapeurs nauséeuses qui gagnent son cur. Le seul à garder le cap, le seul maître à bord qui rayonne dans ces pages, c'est Butlin. Sans compas mais grâce à un subtil projecteur - son style, simple, direct, rarement elliptique - il éclaire à sa guise l'ombre ou le port. C'est lui qui tient la barre, vent en poupe ou contraire. C'est lui qui nous éblouit par la musicalité de ces mots qui rendent saoul. Nous sommes dépendants de sa barre et de sa météo, coincés sur un piteux radeau de la Méduse en compagnie de ce fichu Magellan que l'on ne peut pourtant se résoudre à quitter. Butlin nous abandonne dans une pluie de larmes. C'est son choix, qu'on ne discute pas, même si on lui en veut un peu. Puis on ferme le livre, l'il humide, en légère apnée. On inspire un grand bol d'air et on ne peut que reconnaître sa lucidité, son talent à nous embarquer malgré nous dans une histoire que l'on refuse. Ron Butlin a composé une fugue d'une force sourde, quasi sous-marine, ancrée dans les grands fonds d'une âme brisée. Cette force monte, par paliers, ondule à la surface d'un océan vineux agité de clapotis boueux. Le lecteur glisse forcément vers une tragédie qui occupe alors tout l'espace et s'achèvera en un requiem. On a beau savoir qu'il ne peut y avoir de lumière que là où il y a de l'ombre, quand même, quel livre, quelle intensité, quelle écriture ! Pascale Arguedas http://pagesperso-orange.fr/calounet/resumes_livres/butlin_resume/butlin_sonvoix.htm