Un premier roman fascinant, d'une grande pureté et qui fait preuve d'une grande maturité d'écrivain.
Par Edwood, la Taverne du doge Loredan.blogspot.com, 6 octobre 2008

Les éditions Quidam viennent de confirmer tout le bien que je pense d'elles avec la sortie récente d'un nouveau premier roman, celui de Nils Trede, intitulée La Vie pétrifiée.
Xavier est un homme solitaire qui mène une double vie entre deux îles, reliées entre elle par un simple pont. Dans l'une, il tient un restaurant familial et dans l'autre, il est médecin de police. Si son aspiration l'entraîne vers la seconde, son passé, son devoir d'accompagnement envers sa mère malade le renvoie invariablement vers la première. Un soir de pluie, dans son restaurant, Xavier sert un couple incarnant l'innocence et la tendresse dans son plus parfait dépouillement. Ainsi, se voyant offert une fausse pierre par le jeune homme qui s'inquiète de la valeur de celle-ci, la fille lui répond : «Qu'est-ce que ça veut dire, une fausse pierre ? Elle est de toi, alors c'est la pierre la plus précieuse de toutes.»
En observant et écoutant la fille, il comprend qu'elle est faite pour lui. A la suite de cette révélation, Xavier n'a plus qu'une obsession, la revoir.

«L'île paraissait lasse et fatiguée. Je me suis penché au dehors. J'ai vu le fleuve, son éclat métallique et son mouvement placide de loin, au bout de la rue. J'étais calme. J'étais ivre. Je la voyais partout. La lueur de sa peau sur tous les visages mouillés, les toits argentés, les vitres, sur l'eau du fleuve. Son sourire dans la lune. Les mèches sur ses joues dans les branches tendues des arbres. Je voulais la revoir.»
Pour son premier roman, Nils Trede parvient à ciseler ses mots, épurer son texte pour n'en garder que l'essentiel, donnant au lecteur l'impression de se laisser bercer par un poème d'une grande musicalité. Tour de force remarquable s'il en est quand on connaît l'origine allemande de l'auteur (né à Heidelberg en 1966) qui écrit ici dans la langue de Molière (il vit depuis dix ans environ en France).
Le roman abonde en images troublantes et magnifiques. Ainsi, l'escapade en bateau le long du canal met en relief le rôle de l'écluse fermée pour aller de l'avant à contre-courant, parabole frappante du parcours à suivre pour Xavier afin d'éviter de se laisser engouffrer par ce qui est derrière lui.
Ce dernier, inconsciemment, ne parvient pas à faire le deuil de son passé. L'écrivain le témoigne à plusieurs reprises de façon insidieuse. On pense notamment aux épisodes de la cicatrice mal refermée ou de la pierre tombale. Xavier semble se consoler dans l'harmonie qu'il obtient en s'imprégnant des choses qui l'entourent. Ainsi, revient à plusieurs reprises la tristesse que Xavier accepte de transformer en larmes à condition que celles-ci se noient dans l'eau qui l'environne.
La couverture d'Estelle Pinet (en noir et blanc), sur laquelle on voit un personnage de dos contempler la ville, illustre bien cet aspect primordial de l'œuvre. D'ailleurs, cette ville avec ce pont qui permet de rejoindre une tour majestueuse en passant par une colonnade de châtaigniers , sous le rire moqueur des gargouilles, rappelle par de nombreux aspects l'île de la Cité à Paris. Pourtant, l'écrivain s'efforce de rendre floue, impalpable les lieux qu'il décrit, pour donner, en quelque sorte, à son récit une tonalité de rêve évanescent. En décrivant un climat évoluant au fil des pages du gris pluvieux au froid glacial, Nils Trede tend à faire glisser inexorablement son récit vers un figement, une vie pétrifiée à jamais, une mort absolue.
Un premier roman fascinant, d'une grande pureté et qui fait preuve d'une grande maturité d'écrivain.
Christophe Martinez

http://latavernedudogeloredan.blogspot.com/2008/10/la-vie-ptrifie-de-nils-trede.html
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