L'isolé et ses deux îles
Médecin le jour, serveur de restaurant la nuit : deux vies ne sont pas trop pour le héros de cette fiction tirant sur l'onirisme.
Par Christophe Martinez, l'Humanité, 18 septembre 2008

« Heureusement que ma vie est partagée entre deux îles. » Heureusement ? La vie de Xavier est difficile à imaginer. Sur « son île », il est serveur de restaurant. Sur « l'autre île », médecin. Comment peut-on être serveur de restaurant et médecin ? A priori, rien n'est impossible, évidemment. De fait le cas est unique, conjonction de piété filiale et d'ambition intellectuelle. C'est pour ne pas briser le coeur de sa mère, veuve d'un restaurateur à la tête d'une « entreprise de famille » fondée il y a des générations, qu'il a succédé à son père, tout en cherchant un poste de médecin compatible avec cette obligation. Xavier est donc, le jour, « médecin de police », chargé de rédiger des attestations certifiant que l'état du prévenu est compatible avec la garde à vue. Mais « à part cela, il n'y a aucun lien entre la police et moi et on peut dire que la police et moi on vit dans deux mondes rigoureusement séparés ». Chaque monde dans son île, et, en fin de compte, heureusement.

Xavier, peut-être, transporte autour de lui cette bulle qui l'isole des autres, cette île mobile qui l'entoure. Mais « nul homme n'est une île », dit le poète, et les barrières qui ferment l'univers clos de Xavier ne résistent pas à tout. Une jeune femme, policière, qui ressemble trop à son premier amour, mais dont le métier - en mission d'infiltration chez les passeurs de drogue - lui impose le mensonge. Une autre, qui vient un soir dîner avec son fiancé dans son restaurant, prend les traits de celle que, sans le savoir, il a cherchée toute sa vie. Autant de brèches dans ce que tout le monde prend pour une muraille. À une jeune collègue qui l'invite à une soirée et qui lui demande s'il est autiste, il répond : « Je n'en suis pas un, j'aime bien ce qui se passe autour de moi. »

Au fur et à mesure que nous cheminons avec ce personnage qui, tout simplement, « ne supporte pas qu'on ne le laisse pas être qui il est », le roman devient plus abstrait, plus dépouillé. Le monde extérieur, de plus en plus, se fait le reflet de l'univers de Xavier. Aux deux îles et au pont du début répondent un canal et une écluse, qui posent, en l'inversant, la question du passage, l'eau prenant la place de la terre. Peu à peu le récit se charge d'une dimension onirique où les éléments permutent, où la glace et le feu ne composent pas un décor où s'exprime le personnage, mais deviennent les acteurs du drame dont il est l'enjeu.

À toutes les images de la séparation, dans l'espace géographique, ponts, canaux, fleuves gelés répondent, à l'échelle humaine, celles de l'enveloppement et du dévoilement, de la protection et de la libération. Peaux qui se craquellent, abcès qu'on vide, menottes qu'on pose et qu'on ôte, feuilletages et croûte trompeuses, ou, au contraire, papillotes qu'on déballe avec gourmandise, écailles qui rendent plus savoureux le poisson. Xavier saura-t-il sortir de ses enveloppes, se libérer de sa couche de glace ? L'écriture sobre jusqu'au minimalisme de Nils Trede construit autour de cette question une fiction poétique et émouvante, qui tranche avec bonheur sur une production désespérément conformiste.
ALain Nicolas