Grave ou légère, deux histoires allemandes
Reinhard Jirgl évoque l'histoire dramatique des familles des Sudètes chassées en 1945. Wilhelm Genazino, lui, peint la quête du bonheur à travers les déboires d'un polygame. Deux facettes du plaisir de créer, deux regards sans illusion sur les hommes et la vie.
Par Wilfred Schiltknecht, Le Temps, 26 mai 2007


Le hasard des traductions permet maintenant la confrontation très éclairante des préoccupations et des styles des deux écrivains contemporains les plus réputés en Allemagne : Reinhard Jirgl (1953) et Wilhelm Genazino (1943). Tout, semble-t-il, jusqu'à la graphie même, les oppose. Le premier rend cruellement présents, dans Les Inachevés (Die Unvollendeten, Hanser, 2003), des moments dramatiques de l'histoire du IIIe Reich à nos jours et le destin de ses victimes. Le second, dans La Stupeur amoureuse (Die Liebesblödigkeit, Hanser, 2005), se borne à évoquer les tracas quotidiens dérisoires d'un protagoniste dont le bonheur sentimental requiert non pas une seule, mais deux partenaires.

Chez Jirgl, des événements tragiques, et chez Genazino, des préoccupations apparemment futiles. Des ambitions et une portée existentielle très différentes, mais qui n'interdisent pas le rapprochement. En relevant par exemple une commune intensité de la perception et une saisissante «accumulation de vie». Ou en alléguant le regard désillusionné qu'ils jettent sur les hommes, l'art de la composition et la belle adéquation de leurs écritures.

Dans Les Inachevés, le lecteur se trouve plongé d'emblée au cœur même d'une réalité multiple, déconcertante, qu'il faut à chaque instant tenter de situer dans le déroulement d'une existence individuelle et le contexte d'une situation politique. Sont entrevus ainsi, dans une succession de scènes denses et crues, les destins de quatre femmes de générations différentes issues d'une même famille allemande, chassée comme toutes les autres, en 1945, de leur petite ville des Sudètes. Pendant plus d'un demi-siècle, jusque dans l'Allemagne réunifiée, on assiste à leur lutte pour la survie. Dans la cohorte des exilés, et au fil des ans en zone soviétique et en RDA, où ces apatrides tentent de prendre pied. Avec «pour seul bien propre, le temps pour une vie». Exposés aux tracas imposés par les autorités, et en quête de leur identité dans «l'insubmersible clair-obscur du souvenir».

Dans son captivant entrelacs d'événements réels et de péripéties imaginaires, le roman stupéfie par tout ce qu'il embrasse. Un geste, le moindre incident, suffisent à suggérer un état d'esprit, un rapport à autrui ou à soi-même, la mentalité, le climat d'une époque. Ainsi se dresse le bilan de ces «existences à contrecœur» qui, dans un pays «madrécupide» où le travail «anesthésie le sentiment» et où les tenants du pouvoir «visent toujours à la destruction de l'humain», ne «vaut que rarement la peine d'être vécue».

A chaque instant, le récit interpelle. Par les partis pris surprenants de l'écriture, ses inventions verbales et ses lubies orthographiques inspirées d'Arno Schmidt, par des effets de distanciation, des allusions et des citations multiples. Loin d'être une entrave, ces défis stimulent la prise de conscience et rendent plus manifeste encore une exceptionnelle verve créatrice.

Autre, mais non moins manifeste, ce plaisir de créer s'exprime dans La Stupeur amoureuse par une fantaisie enjouée et un tour plein de grâce. On y côtoie un narrateur singulier, «apocalypticien de la civilisation» à ses heures. En proie aux premiers troubles de l'âge, il croit venu l'instant du choix entre deux femmes aimées d'un égal amour et, jusqu'ici sauvé par elles, se trouve soudain «sans détresse réelle plongé dans la détresse». Il s'offre alors le luxe «d'une conscience introspective», pour comprendre enfin «quelque chose à sa personne».

S'en suivent, sur les problèmes posés dans la vie ordinaire à cet homme persuadé de «l'universelle absence de salut chez les humains» bien qu'il n'ait jamais connu ni la guerre ni la faim, des variations d'une finesse délicieuse. Sur la conquête de la liberté, des propos à la fois légers et graves, et dont la perspicacité et le naturel peuvent séduire à chaque page.
Wilfred Schiltknecht
http://www.letemps.ch/livres/critique.asp?Objet=5108