Un Allemand pas tranquille : A n'en pas douter, un événement majeur
Par Jean-Claude Lebrun, L'Humanité, 26 avril 2007
Il fallait une certaine audace pour s'attaquer à une uvre qui joue des ressources de la typographie comme d'un système de signes, invente des mots nouveaux ou recourt à des transcriptions phonétiques, et à chacune de ses pages propose une véritable dimension visuelle de l'écriture. Un petit éditeur s'est aujourd'hui lancé dans cette entreprise risquée, sachant bien qu'il faudra du temps pour faire entendre la voix exigeante et passablement dérangeante de Reinhard Jirgl. L'aventure mérite d'être soutenue. Car Reinhard Jirgl, ce parfait inconnu dans notre pays, est l'un des plus grands parmi les écrivains de langue allemande. Né en 1953 en RDA, il appartient à une génération qui a recherché ses modèles du côté d'Arno Schmidt ou de Heiner Müller plutôt que chez les figures emblématiques du réalisme critique. En cela, il rompt avec une tradition. Rien d'étonnant qu'il ait essuyé un refus brutal, lorsqu'en 1985 il envoya son premier manuscrit chez Aufbau, à Berlin-Est : trop de radicalité, formelle mais également thématique, dans cette prose.
Cette écriture violentée n'a en effet rien d'un exercice de style. Elle veut seulement s'accorder au sujet lui-même, délicat et douloureux, qui occupe les six romans parus entre 1990 et 2005. L'histoire familiale, en lien étroit avec une plus vaste histoire, en fournit la matière. À la fin de l'été 1945, quatre femmes d'une même famille, parmi quelques milliers d'autres personnes, doivent sur le champ quitter la petite ville de Komotau, dans les Sudètes, aujourd'hui Chomutov, en République tchèque. Johanna, Hanna, Maria et Anna font partie de ces douze millions d'Allemands contraints d'abandonner les divers territoires à l'est de l'Europe, sur lesquels s'étaient implantés leurs ancêtres. Les expulsées de Komotau regagnent donc l'Allemagne. Pour elles, la toute proche zone d'occupation soviétique. Anna, la plus jeune d'entre elles, n'a que dix-huit ans. En 1953, elle mettra au monde Reiner, le narrateur de cette histoire. La similitude avec l'année de naissance de Jirgl n'est évidemment pas fortuite. C'est l'histoire complexe de cette parentèle, entre désir de retour et principe de réalité, que l'écrivain évoque ici. D'abord en plans très larges, dans ce qui constitue peut-être le premier récit, vécu de l'intérieur, des déplacements massifs d'Allemands à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Un 1939 inversé, où les arrogants vainqueurs tiennent maintenant le rôle des vaincus humiliés. Avec la certitude qu'ils seront bientôt de retour, une fois surmonté ce petit dérangement de l'histoire. Des décennies durant les associations de réfugiés, interdites à l'Est mais omniprésentes à l'Ouest en Allemagne, prospéreront sur cet espoir irrédentiste. Reinhard Jirgl témoigne pour cette humanité enfermée dans sa cécité historique, figée dans une raideur à l'exacte proportion de sa fragilité et de son désarroi.
Puis l'objectif se resserre. On se trouve dans la périphérie d'une ville de la RDA. Pour Johanna et Maria, le lieu de l'ultime échouage. Pour Hanna et sa fille Anna, une nouvelle mise à l'épreuve, contre les réticences et les mépris. Là encore, on n'avait jamais autant approché cet épineux terrain. Et l'on distingue mieux les raisons, autres que formelles, qui firent obstacle à la publication du premier livre. La troisième partie du roman se situe à l'époque contemporaine. Le narrateur Reiner est hospitalisé à La Charité, l'établissement où il vint au monde. Il tient son journal et revient sur ce passé, dans une course de vitesse contre un cancer en phase terminale. Il évoque les refoulements, les silences, les remâchements obsessionnels de ces femmes qui l'élevèrent avec une dignité obstinée. Également les relations rigides entre elles. Comme si elles n'avaient pu opposer à l'histoire, et à ce chaos dont témoigne la langue torturée du récit, que les principes d'une ancienne éducation, sur laquelle auparavant le nazisme n'avait éprouvé aucune difficulté à venir se greffer. Le livre de Reinhard Jirgl, véritable casse-tête de traduction, ouvre ainsi le regard à une dialectique fine et redonne un souffle certain aux interrogations de six décennies. Sa parution en français constitue, à n'en pas douter, un événement majeur. Jean-Claude Lebrun