Un roman de toute beauté
Par Baptiste Liger, Lire, mai 2007

Il a fallu attendre la chute du Mur pour que l'œuvre de Reinhard Jirgl soit publiée. Né à Berlin-Est en 1953, cet ingénieur se contenta pendant près de vingt ans d'un poste de technicien éclairagiste. Sa carrière littéraire subit elle aussi la frustration, ses manuscrits étant systématiquement censurés par les autorités. Le motif ? «Conception non marxiste de l'Histoire.» S'il est aujourd'hui réhabilitée et considéré comme l'un des meilleurs écrivains nationaux, Jirgl n'avait jusqu'alors jamais été traduit en France. L'occasion nous est offerte de le découvrir avec un roman de toute beauté, les Inachevés.
1945 : suite à la défaite du Reich, les Allemands des Sudètes sont contraints par les Tchèques de quitter le territoire. Parmi ces exilés, nous suivons le destin de quatre femmes - Johanna, ses filles Hanna et Maria, et sa petite fille Anna - obligées d'abandonner la petite bourgade de Komotau, avec huit kilos de bagages par personne. Au-delà de ce récit familial, l'écrivain s'interroge sur la notion de «réfugié», dresse quelques formidables portraits féminins, et revient sur un demi-siècle d'histoire allemande. Mais la force des Inachevés tient dans son regard acéré et dans son écriture peu académique. A la manière d'Arno Schmidt, Jirgl jouea avec la ponctuation et la typographie : il utilise au milieu d'une phrase les lettres majuscules pour souligner le harcèlement du pouvoir ou les caractères gothiques pour stigmatiser les traces du régime nazi. Ces usages, tout sauf gratuits, font plus vivement ressentir ce climat d'oppression. Et les époques ont beau se suivre, les reliefs du passé ne s'effacent pas et hantent même les générations suivantes. C'est peut-être ça aussi, les Inachevés…
Baptiste Liger