INTERVIEW ROMAIN VERGER

J'ai lu dans votre biographie que vous aviez publié en 2003 un recueil intitulé Premiers dons de la pierre et inspiré des représentations pariétales de la Grotte Chauvet. D'où vous vient cet intérêt pour la préhistoire ?

Cet intérêt remonte à l'enfance sans doute, mais il n'a véritablement pris sens qu'en 1994, lors de la découverte de la Grotte Chauvet en Ardèche. J'ai éprouvé une immense émotion devant ces impressionnantes compositions en mouvement, à voir ces animaux qui avaient passé tout ce temps enfermés dans l'obscurité de cette grotte et qui se révélaient à nous pour témoigner de l'humanité et de la sensibilité qui avaient présidé à leur élaboration. J'ai alors suivi les différents épisodes de cette découverte, le résultat des campagnes de recherche et les premières reproductions qui étaient peu à peu publiées. Et tout cela à distance puisque la grotte a été immédiatement fermée au public pour ne pas reproduire les erreurs commises à Lascaux. Jusqu'à ce que j'aie la chance, en 2005, de la visiter. Je pense que l'intérêt que j'ai toujours porté pour le monde animal a trouvé dans ces parois de quoi se rassasier. À cette époque, l'homme se partage le monde avec l'animal, dans un rapport beaucoup plus étroit qu'il ne l'est aujourd'hui. Ces fresques et ces bestiaires me touchent parce qu'ils évoquent des thèmes intemporels, des problématiques très vives à l'époque, et qui perdurent aujourd'hui sous de nouvelles formes : le sacré, la sexualité et la fécondité, le danger, la mort, les rapports de domination et de soumission, la subsistance… Cette émotion liée aux peintures pariétales vient aussi de ce qu'elles touchent au rêve, au mode d'apparition de ces animaux, dans cet espace intérieur et clos de la grotte, avec ses parois bosselées balayées par les flammes chancelantes des torches qui animent ces images. Du cinéma avant l'heure. L'expérience est à mon avis assez proche du mythe platonicien de la caverne. Malgré les avancées des études anthropologiques et des sciences, on voit bien que cette période résiste à la connaissance et à l'élucidation. On se heurte à un mur d'inconnu. On ne sait toujours pas exactement pourquoi ces hommes s'enfonçaient dans ces grottes pour en orner les parois. La mode est actuellement aux hypothèses chamaniques, mais qui sait si dans quelques années on ne proposera pas de tout autres interprétations ? Je crois que l'art peut pleinement investir ce champ, par une approche plus intuitive que positiviste et qu'il n'en est pas moins légitime puisqu'en fin de compte, il s'agit d'éclairer un processus de création et qu'il doit y avoir, là-dedans, une part d'invariant échappant aux contextes de productions, il est vrai très différents de la préhistoire à aujourd'hui.

Le recueil Premiers dons de la pierre et les deux romans qui ont suivi interrogent de manières différente ce « Grand temps ». Pour ce qui est du dernier, Grande Ourse, je me suis intéressé à l'hypothèse d'un culte de l'ours à cette époque. D'où ce personnage d'Arcas qui en mesure soudainement la fulgurance et qui n'aura de cesse de poursuivre cette figure tutélaire après l'avoir rencontrée. Cette question a toujours profondément divisé les préhistoriens, comme le montre très bien Michel Pastoureau* et force est de constater qu'émettre cette hypothèse aujourd'hui vous fait passer pour un fantaisiste. Il est amusant de voir à quel point le sujet semble être tabou ! Pourtant, on a fait des découvertes troublantes : des sépultures mêlant des ossements d'ours et d'hommes, des sculptures ursines suggérant une dévotion de l'homme au plantigrade. J'ai ressenti cela très fortement en visitant la grotte Chauvet, un sanctuaire alternativement habité par les hommes et les ours, un lieu jonché d'innombrables squelettes d'ours. J'évoque à un moment dans mon roman ce bloc de pierre surmonté d'un crâne d'ours, posé d'une manière très suggestive au centre de la salle. Il s'agit d'un emprunt très fidèle à la réalité de cette grotte. Le monde scientifique reste encore perplexe à son sujet. S'agissait-il d'un autel ou est-ce le fait du hasard ?

Comment votre travail universitaire sur la littérature imprégnée d'analyses psychanalytiques a-t-il inspiré votre roman ?

Pour ma thèse, j'avais travaillé sur l'écriture du rêve chez Henri Michaux. Il s'y intéressait non à la manière des surréalistes qui prétendaient capter l'inconscient par leurs transcriptions de rêve, mais plutôt en s'amusant du folklore psychanalytique pour créer des textes oniriques, comme l'ont fait aussi Perec ou Butor à leur manière. Dans le cadre de mes recherches, j'ai dû lire beaucoup de psychanalyse et de psychiatrie. Sur le rêve bien sûr, mais aussi sur les psychoses (schizophrénie, autisme…), sur les processus et conceptions infantiles. Des lectures parfois passionnantes, parfois très amusantes tant elles sont tirées par les cheveux. Ce qui m'a particulièrement intéressé, ce sont les dépassements du postulat freudien qui rapporte la constitution de l'inconscient à l'enfance du sujet, que ce soit chez Mircéa Eliade ou Jung qui évoque un inconscient collectif, culturel. De même, les travaux actuels en psychogénéalogie cherchent à montrer que nous héritons de traumatismes pouvant remonter à plusieurs générations. On n'est pas si loin du déterminisme cher à Zola, qui peut paraître suspect et dépassé aujourd'hui, mais intéressant d'un point de vue narratif et fictionnel. Dans Grande Ourse, j'ai poussé l'hypothèse très loin, me demandant ce qui restait de la préhistoire en nous, et quels pouvaient être les symptômes de cette persistance. Cette partie de notre cerveau qu'on appelle le cerveau reptilien conserve bien nos plus anciens instincts. Cette permanence de l'immémorial en nous, je la ressens quotidiennement depuis longtemps, dans le plaisir que j'ai à me déciviliser. Ce sont de petites choses, négligeables, comme le fait d'aimer marcher pieds nus, de ronger un os, de rester des heures à contempler un feu. Pour un enfant, ce pourrait être l'irrépressible tentation d'écrire sur les murs de sa chambre ou le culte qu'il voue à son nounours. Bien sûr, il ne s'agit pas de réduire la préhistoire à ces comportements. Ce serait stupide, d'autant que l'homme du paléolithique était très proche de ce que nous sommes aujourd'hui. D'où aussi cette envie que j'avais de faire du personnage d'Arcas un être évolué, confronté à un flux intense de pensées émotionnelles, ou d'émotions pensées, et de raconter son histoire dans une langue qui soit tout sauf fruste. Pour en revenir à cette question d'une permanence préhistorique, c'est la raison pour laquelle mon roman se départage en deux : la première partie à l'époque du paléolithique et la seconde à l'époque contemporaine. Mâchefer (ce gardien de musée obsédé par l'os) est l'héritier d'Arcas, il est plus qu'aucun de nous le témoin vivant de cette résurgence. C'est ce qui fait de lui un personnage hors du commun, pourtant ancré dans la banalité de son existence, et qui le fait aussi basculer dans la folie.

Dans Grande Ourse, on retrouve en effet ces deux orientations : le goût pour la préhistoire et les troubles de l'alimentation. Pourquoi avez-vous eu envie de croiser ces deux thèmes, si opposés, en apparence ?

L'approche psychanalytique noue l'anorexie à la figure problématique de la mère. C'est probable, et le roman pose aussi la question, mais ce qui m'a davantage intéressé, c'est d'imaginer que l'expérience de la faim, qu'elle s'exprime dans l'anorexie, la boulimie ou le besoin de stocker, puisse résulter d'expériences lointaines de disette, de guerre, de glaciation où la frustration était forte. À l'époque de la préhistoire, la nourriture est une obsession, une question vitale qui se repose quotidiennement et qui dépend de l'homme, du groupe, mais aussi de circonstances qui lui sont extérieures : la saison, le climat… Malheureusement, ces problématiques sont toujours d'actualité dans certaines régions du monde, et même au cœur de nos villes, mais dans nos sociétés où l'homme se définit d'abord en consommateur, si l'on veut des fraises en hiver, cela reste possible, il suffit d'y mettre le prix. Lorsque Mâchefer, mon personnage, ouvre régulièrement son réfrigérateur pour constater que les clayettes sont vides, c'est que cet espace blanc, plastifié et glacé fait remonter en lui quelque chose de cette période glaciaire subie par Arcas, son errance dans l'immensité blanche, et qu'elle lui renvoie cette marche ivre et euphorique, cet exploit désincarné. Dans ce jeu d'échos entre passé et présent, je voulais explorer différentes expériences de la faim : le manque imposé, la privation recherchée, de quelle manière ces états s'articulent à une quête de la jouissance perceptive, et à la révélation qui peut en découler. Les Mexicains utilisaient le peyotl pour entrer en transe et voir Dieu. Mais l'état de dénutrition avancé entre dans ce champ d'expériences limites qui troublent les perceptions et donnent à celui qui en est victime l'impression d'une désincarnation, d'une décorporation. Dans son excellent essai sur l'anorexie (Anorexia), Jean-Philippe de Tonnac montre bien que le cheminement de l'anorexique s'inscrit dans la lignée des Pères du désert, dans les expériences de macération, de mortifications qu'ont vécues certains grands saints au cours de leur ascèse mystique.

Hormis Michaux, quels sont les auteurs qui ont nourri votre imaginaire et votre réflexion ?

Mes lectures ont suivi mon propre parcours d'écriture. Bien sûr Michaux, comme vous le rappelez, m'a longtemps accompagné puisque j'ai travaillé sur son œuvre de ma Maîtrise à mon Doctorat. L'avantage de ce genre de travail de recherche, c'est qu'on est amené à ratisser large et à faire de nombreuses découvertes. Pendant cette période, où j'écrivais moi-même de la poésie, j'ai été très marqué par les univers poétiques de Dupin, Guillevic, Jaccottet, Noël, Du Bouchet, Ponge, Rimbaud… Cette longue imprégnation poétique, en lecture et en écriture, se ressent, je crois, dans ma manière de traiter la prose. Puis le fait d'être passé au récit en 2003, ce par quoi j'avais commencé d'ailleurs, m'a conduit à découvrir ou relire d'autres auteurs : Wittkop, Cortazar, Pons, Combet, Bataille… Mon éditeur, m'a fait découvrir de superbes textes. Il a cette faculté de vous orienter vers des lectures dont vous pouvez être sûr qu'elles vous plairont. On peut aussi lire Grande Ourse comme un hommage à quelques cinéastes dont j'admire le travail : Lynch, Burton, Polanski, Dumont… J'aime beaucoup aussi la photographie : Witkin, dans son esthétique baroque du macabre, m'a également beaucoup marqué. Pour ce roman, j'ai lu aussi des œuvres littéraires empreintes de cette thématique de la faim : La Faim du Norvégien Knut Hamsun, ou ce petit récit de Huysmans, À vau-l'eau, très intéressant dans la manière qu'il a de poser le rapport entre le goût pour la nourriture et pour le monde. Mais aussi des hagiographies, Jacques de Voragine… Sans compter la blogosphère anorexique truffée de journaux « intimes » où des adolescentes en perdition notent scrupuleusement, et au sens propre par le menu, leur descente aux enfers. C'était la meilleure manière de partager et de comprendre cette terrible maladie. Dans leur délire, leurs pulsions boulimiques ou anorexiques sont incarnées par des figures féminines : Ana, l'anorexie et Mia, la boulimie. On retrouve là encore ces deux personnages dans Grande Ourse.
Propos recueillis par Anne-Sophie Demonchy

* L'ours, histoire d'un roi déchu, Seuil, 2007.