Un livre déroutant, dérangeant et des plus originaux.
Par Bénédicte Heim, livres-addict.fr, janvier 2008
C'est une histoire de corps métaphysique. C'est un texte pareil à une figure aux arêtes précisément dessinées. Ce ne sont pas les phrases seules qui sont ciselées mais le corps entier du récit. Le lecteur est projeté dans un univers pour le moins déconcertant et dépaysant. Car nous voici d'abord, il y a 35.000 ans, en compagnie d'Arcas, un homme isolé, seul rescapé des guerres claniques et des épidémies qui ont décimé sa tribu. Poignardé par la perte de sa femme, ivre de solitude, il dérive, étourdi et engourdi, dans un monde glaciaire qui va s'opacifiant. Il mène une épopée tragique et absurde contre le froid et la faim qui l'assaillent, il s'affaiblit de jour en jour et, devenu fantomatique, presque immatériel, il connait, avant de s'éteindre, une étrange extase érotique auprès d'une ourse aussi gigantesque et surabondante qu'il est désincarné.
Puis, sans transition, nous voici transplantés de nos jours auprès de Mâchefer, un étrange personnage, employé à la galerie d'anatomie comparée. Il vit dans une fascination quasi morbide pour ces grandes carcasses venues du fonds des âges, ces squelettes raclés, dénudés, qui lui inspirent révérence et dévotion. Un processus obscur, un besoin effréné de mimétisme le conduisent à creuser et dénutrir son corps de façon à s'approcher au plus près de ces modèles qui l'hypnotisent. Il quête l'éternité dans la minéralité. Il vit dans une solitude radicale et cependant il est aux prises avec deux femmes qui, toutes deux, envahissent son espace comme son existence et exercent sur lui un étrange ascendant.
La première est Ana, une vieillarde qui lui loue un sous-sol sordide lequel lui assure des conditions de vie (froid, inconfort) répondant à ses aspirations ascétiques. Ana vit dans l'appartement mitoyen de celui de Mâchefer, la cloison qui les sépare est symbolique si bien que le jeune homme est contraint d'identifier et d'endurer toutes les manifestations organiques spécialement sonores produites par la vieille femme. En lui, une certaine fascination le dispute au dégoût.
Il est également l'otage d'une jeune femme, Mia, aussi ample et débordante qu'il tend vers l'épure. Il entretient avec elle une relation purement animale quasiment dénuée de paroles. Elle passe le voir à l'improviste, le couvre, l'enveloppe de sa chair surabondante puis disparait jusqu'à nouvel ordre. Un jour, elle est prise d'une étrange crise convulsive : elle est entrain d'accoucher sous les yeux de Mâchefer. Elle lui confie le nouveau-né avec ces mots bibliques "Voici ton fils" puis s'évapore (si l'on peut dire s'agissant d'un corps aussi massif). Mâchefer se trouve donc investis, en sus de la paternité, de l'office le plus exotique qui soit pour lui : celui de nourricier. Il s'acquitte tant bien que mal de la tâche. Il se trouve que l'enfant, son enfant est une espèce de monstre dont le visage se réduit à une énorme et insatiable bouche. Le bébé tératologique prospère à proportion que Mâchefer se réduit, atteignant un état de dessiccation et de cachexie avancée. En effet, plus l'enfant réclame et se gave, plus Mâchefer se rationne, calculant scrupuleusement les calories ingérées, son IMC (indice de masse corporelle) et retranchant jour après jour de la matière à son corps décharné. Consumé par son irréductible anorexie, il se déréalise de plus en plus. L'issue, surprenante, n'est pas sans rappeler L'artiste de la faim de Kafka.
Cette histoire, apparemment loufoque, prend tout son sens grâce au jeu de résonnances, de convergences troublantes qui s'établit entre le récit inaugural et l'épopée de Mâchefer. Quoiqu'il s'agisse d'une fable, on est amené à s'interroger : se peut-il que la mémoire du corps remonte si loin et s'obstine à reproduire un destin paléolithique ?
Le plus étrange (mais pas le moins fascinant) étant que la grande part d'humanité, de subtilité, de raffinement se trouve non pas du côté de Mâchefer embourbé dans un dessein opaque, mais du côté du préhistorique Arcas.
Un livre déroutant, dérangeant et des plus originaux.
Bénédicte Heim, livres-addict.fr, janvier 2008