Entreprise de dépouillement intérieur
Par Romain Verger, Diérèse n°41 (à paraître)
Ce roman de Claudio Piersanti, Enrico Metz rentre chez lui, est le récit d'une métamorphose, d'un apprentissage au renoncement et au déplacement de soi. Enrico Metz, célèbre avocat impliqué dans le naufrage financier de l'ingénieux homme d'affaires Marani, décide, du jour au lendemain, de se retirer du tumulte milanais pour s'installer dans son village natal, dans la maison qui l'a vu naître. Metz redécouvre sa ville « comme un soldat qui revient, après une longue guerre sur des terres lointaines. Et tel un soldat, il ne voulait plus penser aux batailles menées ». Ce retour au pays procède d'un double mouvement : l'oubli du passé immédiat ne s'opère que par la résurgence d'un autre : celui de l'enfance. Sans doute l'encadrement du récit par la saison hivernale et les fêtes de Noël marque-t-il métaphoriquement cette entreprise de blanchiment et de renaissance. De même que sa chambre est restée blanche et d'une simplicité sur laquelle il aimerait calquer sa nouvelle vie et son rythme, les paysages neigeux du début et de la fin inaugurent et clôturent son entreprise de dépouillement intérieur.
Mais Metz se rend vite compte qu'il est vain de prétendre revenir au point de départ, de gommer le passé comme si rien n'avait existé entre temps. Les êtres et les choses ont changé, le temps s'est écoulé, ses fils jumeaux ont grandi et éprouvent autant d'indifférence pour lui que lui-même en a manifesté à leur égard, sa femme Ivana a vécu à ses côtés en étrangère et tout cela s'est fait et vécu sans lui, en dehors de lui. Ainsi, les signes ne manquent pas de le lui rappeler à son retour, que ce soit dans les changements du personnel municipal qu'il ne reconnaît plus : la caissière du cinéma, l'herboriste, le barman ; ou plus crûment, dans les traces du temps infligées à ses anciennes relations : « le beau visage [de Tiziana] s'était transformé en un masque couvert de rides. Une grimace déformait sa bouche quand elle parlait, et ses dents étaient jaunies par la nicotine ».
Le romancier italien montre qu'il peut être plus difficile de renoncer à la gloire que de parvenir à son sommet, de regagner l'ombre après avoir connu la lumière. L'aspiration de Metz au changement et au désengagement se heurte à la permanence des autres comme à leur incompréhension. Ainsi, nombreux sont ceux, parmi les industriels ou les universitaires à vouloir lui faire raccrocher le train des grandes affaires. Pippo et le sénateur Bucci espèrent même le convaincre de se porter candidat à la présidence de la région. C'est qu'il ne lui suffit pas de remplir sa corbeille d'invitations, d'ignorer les courriers qu'on lui adresse. Comment parvenir à se faire oublier lorsque les structures véreuses de la société n'évoluent pas, lorsque des journalistes, à coup de fausses rumeurs ou de déclarations tronquées, réussissent à lui mettre ses amis à dos. Reste à Metz à vivre ces contrariétés avec ataraxie. Aussi la dimension satirique de Piersanti affleure-t-elle tout au long de cette quête intime, épinglant les milieux financiers, médiatiques ou politiques : « Les hommes politiques qui, maintenant, brandissaient la bannière de la moralité et parlaient de Marani comme d'un corrupteur étaient les mêmes qui, pendant des années, avaient exigé des dessous de table. »
Pour autant, Metz s'obstine à se désaccomplir. Sa métamorphose débute avec ce retour au pays natal, se confirme dans une intervention chirurgicale symbolique en laquelle il voit une « ligne de démarcation entre le passé et l'avenir ». Il réapprend à vivre humblement, légèrement, comme au temps de l'enfance, en se rendant d'abord disponible à la sensibilité la plus immédiate. Loin des affaires et du tumulte urbain, son attention se porte vers d'infimes phénomènes : variations de la nature, couleurs et parfums qui ont bercé sa jeunesse et qui se rappellent à lui. « Qu'est-ce qui lui plaisait vraiment ? Le chèvrefeuille, le mélèze, le chêne, le ciel, les oiseaux qui chantent tous les matins. Et aussi les chats élégants qui sillonnent les jardins de long en large, rasants et rapides, prompts à capturer leur proie, petits oiseaux compris. » Enrico Metz s'est libéré du « filtre qui le protégeait de la réalité, la puissante machine organisatrice qui avait toujours été à sa disposition n'existait plus. » Au cur du système, il n'en était pas moins auparavant à distance de l'essentiel. Ainsi lui photocopiait-on le journal pour lui éviter le contact avec l'encre, avec la réalité peut-être plus encore. Dorénavant, il n'hésite plus à saisir le monde à pleines mains, en jardinier, doigts dans la terre, cultivant avec passion et patience ses géraniums et hortensias. Il vit au sens propre la leçon voltairienne : cultiver son jardin. Et la nature exubérante et luxuriante de son terrain en fin de roman, marque de ce point de vue un acquis certain. Le bonheur consiste désormais à s'accouder au mur de la maison et « scruter l'écorce humide d'un cèdre gigantesque ». Aux luttes et procès fracassants de son existence antérieure, il préfère dorénavant les promenades nocturnes, les marches avec Eleonora, les dîners avec ses amis Alberto ou Diego ou la compagnie des femmes. Dans sa retraite, Metz ne cesse pourtant pas totalement ses activités, défendant encore quelques dossiers, mais il laisse les gros coups aux autres, délègue certaines affaires lorsqu'elles prennent de l'importance. Son orientation a radicalement changé : il ne travaille qu'en vue « d'obtenir un résultat d'une totale légèreté ». Il refuse les passe-droits d'antan, cherche à devenir un quidam. Cette renaissance l'ouvre également aux autres. Il les écoute évoquer leur vie, redécouvre l'existence de sentiments simples et authentiques : « La bonté naturelle des personnes existe aussi, la gentillesse et la sympathie existent aussi. Il avait presque l'impression de se faire violence à lui-même en admettant ces vérités toutes simples ». Metz est devenu un homme qui ne fuit plus l'ennui, qui le recherche même dans une posture contemplative.
Étrange retraite que la sienne, ambivalente puisque cette nouvelle vie s'accompagne d'une initiation à la mort et à son acceptation. Il la côtoie et elle semble s'immiscer peu à peu dans son quotidien, le séduire et le tenter. Les décès se succèdent dans son entourage : le suicide de Marani d'abord, auquel s'ajoutent les disparitions de ses amis : Diodato, Giulio, et jusqu'au chat Attila qu'il avait pris en affection. Et à chaque fois, la révolte cède le pas à la résignation, au consentement serein et philosophique : « moi aussi, je ne serai plus qu'un de ces signaux intermittents. L'image que projettent les morts dans notre esprit est leur seule forme d'existence. » Il se prépare à sa propre disparition, comme à la vaporisation d'une existence qui se resserre et s'exténue de page en page. En observateur impuissant de la déchéance des uns (Urbano), de la mort des autres, en consignateur des cycles de la nature, des floraisons et des flétrissements à l'uvre dans son propre jardin, en acteur de son suicide alcoolique et jusque dans les petites faveurs sexuelles que lui prodigue sa secrétaire Rita : « En atteignant l'orgasme, étrange et quasi douloureux, comme la fois précédente, Metz se sentit sur le point de mourir. » Cette petite mort est un avant-goût de la grande, de même que l'orage des dernières pages, qui menace pourtant ce qui lui tient le plus à cur (ses plantations) peut apparaître comme une préfiguration d'une dévastation intérieure imminente dont Metz ne craint plus la manifestation, parvenu au bout de son cheminement, reclus chez lui dans la plus discrète et la plus économe des existences. Ultime leçon de vie et d'humilité à laquelle nous convie le beau roman de Piersanti, subtile mélange d'épicurisme et de stoïcisme.
Romain Verger