Histoires d'Europe
Par Anne-Sophie Demonche, le Magazine des livres, n°9 avril-mai 2008
On le sait, les Français, contrairement à leurs voisins allemands ou belges par exemple, ne s'intéressent guère à la construction européenne. En général, on fuit le sujet, prétextant ne rien comprendre à un domaine nous dépassant très largement. Le jeune Alain Lacroix relève le défi dans Constellation, où les différents personnages mis en scène incarnent les principaux pays européens décisionnaires que sont le Bénélux, l'Allemagne et la France. Deux femmes et trois hommes évoluent dans les sphères du pouvoir. Stratégies er manuvres politiques sont déployées pour faire basculer le rapport de force à leur avantage. Tantôt adversaires, tantôt alliés, ils établissent des stratagèmes dans l'unique but de dominer l'autre. Le lecteur suit tour à tour le quotidien de ces personnages, connaît les prises de position de chacun ainsi que ses stratégies personnelles. Il découvre que le sexe joue un rôle dominant dans cette prise du pouvoir où pour gagner il faut user de ses charmes et créer de nouvelles alliances érotiques : «La question des frontières est dans mon lit. Le sexe comme transgression - et fondation d'un ordre (EMANUEL). Chacun de nous est le peuple. Je tu nous il elle est le peuple. S'accoupler, c'est au moins symboliquement fonder un règne, une lignée, un empire. Causes : conséquences. On le sait, les passions humaines jouent souvent dans la clandestinité.» Les amitiés ainsi que les accouplements sont calculés en vue des choix politiques. Ces interludes sexuels donnent chair aux conflits supranationaux qui ne sont plus simplement des idées, des théories mais s'incarnent au travers des personnages.
Parce que ce livre se situe entre le roman et l'essai, il ne cesse de nous interroger sur notre vision du supranational. Si la question n'est pas simple, l'auteur nous invite à réfléchir en exposant la mutation opérée entre les différents pays depuis plusieurs siècles. Il prend le temps d'interrompre son récit pour raconter d'un point de vue historique la création du Benelux, le socialisme européeen, es grandes étapes de la construction européenne, en retrace les grands événements comme les mutations. Alain Lacroix prend position dans certains pasages du livre. Ainsi, selon lui, «nous sommes parvenus à une époque où europa se caractérise plus par ses refus que par ses affirmations. Elle est antifasciste, antitotalitaire, antijacobine, anti
C'est une forme politique nouvelle, mais conceptuellement erratique, qui semble crispée sur le refus des formes antécédentes [
] Elle ne revendique aucune vision politique, sinon celle du plus jamais ça. Ce qui n'empêche pas les États souverains de continuer à jouer leur carte personnelle par ailleurs.» Mais cette startégie du «non choix» n'est huère une solution car elle mène à l'incapacité de gouverner et de rayonner sur la scène internationale. L'auteur critique, à travers Emanuel, l'indifférence des Français à l'égard de l'Europe : «La France et singulièrement ce Paris de plus en plus muséifié ne me convenaient plus. Et encore moins les positions auxquelles chacun était parvenu et s'accrochait bec et ongles. Moi j'étais ailleurs comme toujours et c'est bien ce que l'on me reprochait. Rien ne changeait
Et peut-être avais-je choisi l'extra-territorialité par une obscure clairvoyance, un besoin d'air, pour me soustraire à l'avenir de notable, qui les guettait tous, ici.» C'est précisément parce que l'auteur souhaite un véritable changement dans les mentalités qu'il a écrit ce roman mosaïque, aussi intéressant d'un point de vue littéraire que politique. Il a gagné son pari car en refermant son livre, il est impossible de passer à une autre activité : ses questionnements continuent de nous poursuivre et remettent en cause une vision peut-être étriquée du sujet.
A.-S. D.