Héros de papier
Sans aménité, Jérôme Lafargue secoue le lecteur et l'entraîne dans les dédales de la création littéraire où réalité et fiction se télescopent à la manière de Borges. Du grand art.
Par Veneranda Paladino, Dernières Nouvelles d'Alsace, 8/12/2007.


Sans la mention accrocheuse du "Prix d'automne des libraires Initiales", peut-être serait-on passé à côté du premier roman de Jérôme Lafargue. A y regarder de plus près, il est vrai que l'éditeur qui prit ce risque n'est pas anodin : il tient à jour un catalogue inédit et remarquable qui mise sur les partis pris stylistiques d'envergure. Ainsi, Quidam éditeur a-t-il confié à l'Alsacienne Martine Rémon la délicate tâche de traduire l'incroyable roman de l'Allemand Reinhard Jirgl Les Inachevés. En cinq ans, cette petite et indépendante maison au facétieux lutin dessiné par Moebius tient la crête d'une ligne éditoriale qui exhume des auteurs européens, oubliés, délaissés ou parfois incompris en raison d'une trop grande singularité stylistique ou donne la parole à de jeunes auteurs français. Comme c'est le cas pour L'Ami Butler de Jérôme Lafargue.
Leur rencontre est née via La Main de singe la revue désormais en ligne de Dominique Poncet : cette dernière accueillait une biographie d'un écrivain fictif rédigée par Lafargue qui mettait la dernière main à son roman, et l'affaire fut ainsi faite. L'opus aurait aussi bien pu s'intituler "l'affaire Butler" tant le caractère d'intrigues policières sous-tend les 177 pages. En multipliant les codes typographiques, en alternant les sources de narration - tantôt le journal intime de Timon, les notices biographiques, les perceptions de Johan -, L'Ami Butler construit un maillage serré inscrivant au cœur de cet écheveau le pouvoir de la littérature. Et célèbre de remarquable manière la masse prodigieuse d'irrationalité et d'imaginaire échevelé qui résiste au hasard.
Odes aux merveilleux créateurs, L'Ami Butler adresse en effet un amical signe aux Melville, Stevenson, Conrad et autres fantastiques raconteurs d'histoires. L'histoire de Lafargue saisit dans un étourdissant jeu de cache-cache deux frères : Johan Lunoilis étant requis à Riemech, sur les lieux de la disparition de son jumeau Timon et de sa femme gravement malade, Ilanda. Écrivain à succès, Timon a délaissé les récits historiques pour l'écriture de biographies d'écrivains imaginaires. Jusqu'au jour où un homme se présente à lui, affirmant se nommer Owen W. Butler, or Butler fut l'objet de sa première biographie. « La fiction n'est-elle pas le pays de toutes les libertés ? », interroge Butler en proposant à Timon un pacte digne de Faust : une vie de chair et de sang contre celle d'encre et de papier. Jérôme Lafargue tient sur la distance son œuvre de mystification, grand romancier doublé d'un précieux styliste, il accompagne son lecteur vers les profondeurs de l'imaginaire. Lunoilis n'est-ce pas l'anagramme d'illusion ?
Veneranda Paladino