Jerôme Lafargue, illusionniste dans L'Ami Butler
Excellente surprise de la rentrée littéraire 2007, le premier roman de Jerôme Lafargue nous entraîne vers un voyage halluciné dans le monde enfiévré des écrivains et de la littérature.
Par Edwood, La Taverne du doge Loredan, 27 novembre 2007

Amoureux de la magie de la littérature et de ses sortilèges, ce livre est fait pour vous… L'histoire, c'est celle de Johan Lunoilis qui est réquisitionné sur les lieux de disparition de son frère jumeau Timon. Ce dernier, romancier de renom a décidé de fuir les feux de la rampe en compagnie de sa femme souffrante dans une ville mystérieuse, nommée Riemech, pour entreprendre la biographie d'écrivains imaginaires. Or, le couple vient de disparaître de façon inexplicable. Heureusement, le bureau abandonné de Timon constituera une mine d'informations pour comprendre sa démarche créatrice et sa vie, intimement associées. On devine que Johan, son frère jumeau sera le plus à même à les déchiffrer .
D'emblée, on est séduit par le style subtil et imaginatif de Lafargue, remarquable dans les différents registres de ce roman. Les inertes témoignages vont se substituer à la présence des disparus pour donner vie au monde intriguant de Timon. En effet, si l'enquête de Johan est vécue au présent, les clés de l'histoire sont les œuvres qu'a laissées en vrac son frère jumeau. Son journal et ses biographies, tel les pièces d'un énigmatique puzzle à différentes facettes, vont se remettrent petit à petit en place.
C'est par l'une de ses biographies que débute ce livre. Il est question d'une certaine Maria Sombrano, une Chilienne qui n'est jamais parvenue qu'à créer de vaines ébauches , quelques prémices d'oeuvre sans réussir à les poursuivre outre mesure. Son état s'étant empiré, certains écrivains célèbres (réels) sud-Américains lui ont alors rendue visite pour donner vie à ces débuts d'histoires balbutiantes. En exerçant cet art, qui s'apparente à la maïeutique littéraire, l'état de santé de cette femme s'est améliorée de façon bien insaisissable.
On comprend dès le début que le sujet de ce prologue deviendra la clé de voûte du roman dans lequel on navigue en terres inconnues, dans une sorte de brouillard duquel le lecteur ne parvient pas à s'extirper. On pourra inévitablement rapprocher son univers à la ville mystérieuse dans laquelle Johan est dépêché. Celle-ci est un lieu inexplicablement lumineux au milieu de contrées grisâtres. Est-ce une pure coïncidence si« Riemech » est une anagramme du mot « chimère », et si Lunoilis en est une du mot « illusion » ? Comme celle que vit le lecteur incrédule au rythme des fourmillantes subtilités romanesques. Celles-ci confèrent au récit une atmosphère troublante. Le lecteur, interloqué est embarqué dans un univers imaginaire où l'usage de formes littéraires impromptues bouscule notre approche (les revues journalistiques auxquelles à recours Lafargue ne sont-elles pas les témoins de la réalité par excellence, alors que la teneur des faits relatés est en l'occurrence inventée?). Ici, les références culturelles réelles côtoient sans cesse les éléments purement fictifs. Ainsi l'apparition de Jose Luis Borges dans la vie de Maria Sombrano sème la confusion chez le lecteur. L'ombre de Owen W. Butler (troublante évocation du poète romantique irlandais William Butler Yeats) dont la vie est l'une des créations littéraires de Timon, plane sur cette troublante histoire. Lafargue nous renvoie explicitement à Vue imprenable sur jardin secret, longue nouvelle de Stephen King, dans laquelle un écrivain recevait la visite de l'un de ses personnages venu l'accuser de plagiat.
Lafargue évoque à travers Timon et ses œuvres la magie, la puissance créatrice, le thème du double et de la falsification. Il semble cerner au mieux la psychologie et la passion d'un écrivain qui ne vit que par la création littéraire et ce qui tourne autour, un être passant aisément pour un possédé aux yeux du commun des mortels. Le mouvement F.A.C.T.I.C.E., Front Autonome qui Cherche et Trouve d'Imaginaires et Curieux Ecrivains est une allusion détournée à ce monde intérieur et le fait que Timon en soit fondateur, membre unique et président révèle l'égocentrisme névrosé de l'écrivain.
Lafargue semble vouloir affirmer que l'œuvre menace à tout moment de prendre le pas sur la vie de l'artiste passionné. Son talent majeur est indéniablement de savoir perturber le lecteur d'une façon remarquablement subtile. Même la conclusion de ce récit ne suffira pas à évanouir le mystère évanescent qui émane de celui-ci.
Assurément, après la lecture de ce fabuleux livre, vous n'envisagerez plus les personnages des romans que vous lisez de la même façon. Les démons de Timon Lunoilis risquent de vous hanter bien longtemps encore…
Edwood
http://latavernedudogeloredan.blogspot.com/2007/11/jerme-lafargue-illusionniste-dans-lami.html