Timon et ses curieux écrivains
Plongée fascinante dans un jeu de miroirs infini.
Par Christophe Martinez, l'Humanité, 20 décembre 2007
« Raconte pas l'histoire ! » Cette défense faite aux critiques n'a guère lieu d'être dans le cas de l'extraordinaire premier roman de Jérôme Lafargue.
L'histoire ? Mais laquelle ? Il y en a tant dans ce livre - ces livres, est-on tenté de dire - qu'on ne saurait par quel bout, par quelle face commencer. Disons que - Johan Lunoilis est à la recherche de son double, son frère jumeau, Timon. Johan habite la réalité en touriste, Timon la réinvente à son gré : il est écrivain et s'est retiré du monde et du bruit. Le monde qu'il recrée, c'est celui des livres, des écrivains qu'il invente de toutes pièces. Peu de temps avant de disparaître avec sa femme Ilanda, Timon écrit à Johan : « Viens nous voir vite. » Bonne occasion de mettre fin à une brouille de près d'un an. Mais plus de Timon ni d'Ilanda.
Quand auteurs et personnages se disputent le droit à l'existence.
Pour retrouver son frère, il va lui falloir fouiller dans les archives du «Front autonome qui cherche et trouve d'imaginaires et curieux écrivains», ou FACTICE, dont Timon est le «fondateur, président et membre unique». Cette entreprise d'« autopsychanalyse littéraire » va donner d'étranges résultats. On sait que les personnages de fiction servent à l'auteur à se libérer de craintes ou de pulsions, mais, comme on disait dans Drôle de drame : « À force d'écrire des choses effroyables, elles finissent par arriver. » À force de créer des écrivains fictifs, leurs créations deviennent réelles, et c'est le cas de l'« ami » Butler. Cette plongée fascinante dans un jeu de miroirs infini est non seulement brillante mais donne lieu à une enquête passionnante qui scotche littéralement le lecteur (et même le relecteur dans le cas du signataire de ces lignes) à son livre.
Jérôme Lafargue, qu'on a de bonnes raisons de croire réel, a trouvé de bien curieux écrivains à nous mettre sous les yeux, à commencer par lui-même. On ne saurait trop le remercier pour cette pépite qu'on dégustera avec plaisir pour Noël.
Christophe Martinez