Un premier roman où l'amour de littérature transpire à chaque page, et un coup d'essai qui donne envie de suivre Jérôme Lafargue sur les sentiers de son imaginaire.
Par Franck Suzanne, 29/10/2007, sfl-leblog.com


L'Ami Butler de Jérôme Lafargue prend quelque peu le contre-pied de la tradition du premier roman français : l'autofiction n'a guère sa place ici, pas de méditation nombriliste ni de prose satisfaite. Il s'agit au contraire d'un roman très littéraire, dans son sujet comme dans sa forme. L'argument : Johan est convoqué par la gendarmerie car son frère, auteur à succès de romans historiques, a disparu avec son épouse. Peu enclin à faciliter le travail de la maréchaussée, il obtient néanmoins le droit de fouiller son bureau avant la perquisition, ce qui lui permet de mettre la main sur le journal intime de son jumeau, et de comprendre ce qui s'est passé. Lorsque son épouse Ilanda est tombée malade, Timon a décidé de se retirer avec elle dans une petite ville isolée et d'abandonner la série de romans qui a fait son succès. Mais pas l'écriture : afin de continuer à occuper sa plume, il crée le F.A.C.T.I.C.E., Front Autonome qui Cherche et Trouve d'Imaginaires et Curieux Ecrivains, une association dont il est fondateur, président et membre unique, et dont l'ambition est d'écrire des biographies d'auteurs imaginaires. Parmi eux, le poète Owen W. Butler. Or des coïncidences commencent à se produire, attestant de la possible existence de Butler. Jusqu'au jour où il se présente à lui en chair et en os. Timon est il victime d'une farce, voire d'une machination, ou bien sa création s'est elle échappée de son imaginaire ?

Jérôme Lafargue signe ici un roman où se rencontrent Borges et Stephen King - l'argument rappelle en effet Vue imprenable sur jardin secret, longue nouvelle explicitement citée dans le roman, dans laquelle un écrivain recevait la visite de l'un de ses personnages venu l'accuser de plagiat ; on pourra aussi rapprocher L'Ami Butler de La Part des Ténèbres, dans lequel un romancier se retrouvait pourchassé par son ancien pseudonyme qui avait pris corps. L'influence borgésienne se voit quand à elle dans la narration méta textuelle adoptée par Jérôme Lafargue : à l'histoire proprement dite se mêlent de longs extraits du journal de Timon, et surtout des exemples de biographies inventées par ce dernier, qui se révèlent un jeu littéraire assez délicieux. On citera par exemple Maria Sombrano, jeune femme chez qui le débordement d'idées causait de forte fièvre, et qui s'avère avoir soufflé involontairement à la plupart des auteurs sud-américains du XXe siècle l'essentiel de leurs textes, ou bien encore Ricardo Rekarte, qui tenta de créer le roman ultime en compilant des extraits d'œuvres existantes pour en faire une créature de Frankenstein littéraire. Jérôme Lafargue passe d'un genre à l'autre avec virtuosité, s'amuse et amuse le lecteur, tisse un réseau de références sans pour autant faire étalage de sa culture et préfère une approche ludique de son matériau. Un premier roman où l'amour de littérature transpire à chaque page, et un coup d'essai qui donne envie de suivre Jérôme Lafargue sur les sentiers de son imaginaire.

Franck Suzanne
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