Pépite
Par Anne-Sophie Demonchy, le Magazine des livres n° 6, sept-oct. 2007
Il n'est pas facile de faire sa place en cette rentrée littéraire. Les livres sont nombreux, les grosses pointures toujours au rendez-vous. Pourtant, il serait dommage de passer à côté d'une pépite : le premier roman d'un certain Jérôme Lafargue, publié chez Quidam Éditeur. Le roman s'intitule l'Ami Butler et serait bien difficile à résumer en quelques mots. L'auteur rend hommage à la littérature, à la création et aux écrivains. Mais c'est un texte si tenu, si riche qu'on le déguste d'un bout à l'autre, car Lafargue a un réel talent de conteur.
Johan, le personnage principal, rssemble à nous, lecteurs : il résoud une énigme en lisant le journal intime et les biographies imaginaires rédigées par son frère jumeau, Timon, mystérieusement disparu avec sa femme Ilanda dans une ville isolée pour prendre soin de son épouse et se consacrer à l'écriture de biographies imaginaires. Il a pris la décision de ne plus publier, lui qui voue sa vie à l'écriture. Johan veut retroiuver son frère avec qui il s'est brouillé pour des raisons qui ne seront révélées qu'à la fin, mais que l'on peut déduire en lisant les biographies. Ainsi le lecteur est aussi acteur : il doit se montrer attentif au moindre indice. Timon, dans son journal, raconte son quotidien auprès de celle qu'il aime et dont il sait qu'il sera bientôt séparé. Ces passages sont émouvants et poétiques, jamais larmoyants. Timon et Ilanda sont conscients de la réalité, l'acceptent bon gré mal gré, profitant de chaque instant passé ensemble. Pour rendre son quotidien plus supportable et protéger son univers, Timon rédige des biographies d'écrivains, tous maudits. Soudain, alors que le lecteur s'y attend le moins, le fantastique surgit : l'un des écrivains, Owen B. Butler, personnage imaginaire, se présente à son créateur qui croit en une hallucination. Mais c'est cet être de papier qui va lui permettre de fuir le réel, trouver une échappatoire au destin tragique d'Ilanda. Dès lors, Johan, comme le lecteur, plonge dans un univers où la création littéraire prend le pas sur la réalité. Les biographies imaginaires sont un régal et se lisent pour elles-mêmes, mais elles sont également des indices pour mener à bien l'enquête. L'une d'elles raconte l'histoire d'un jeune écrivain vivant dans l'indigence et mourant d'épuisement à 22 ans. Il s'était acharné à recopier dans des cahiers des phrases, choisies au hasard dans diffréents livres pour leur donner un sens, car selon lui « seule la littérature [
] pouvait résister au hasard.» Un autre, Owen Butler, aurait disparu brutalement alors qu'il était à travailler dans son bureau. Grâce à ces notices, on découvre pourquoi les frères jumeaux ont rompu leurs liens. La fin demeure mystérieuse, c'est au lecteur, comme dans les récits fantastiques du XIXe siècle, de trancher et de choisir le destin qu'il souhaite donner à ses personnages.
Ce très beau roman est mené avec habileté et finesse. On s'y laisse prendre et, comme, Johan, on mène l'enquête avec délectation, car les mots sont choisis avec soin, au point qu'il est impossible de le refermer avant d'avoir démêlé tous les fils de l'intrigue.