Réel Factice
Étonnant premier roman, L'Ami Butler se place sous le parrainage de Borges, dans un univers où la réalité n'est jamais une, où le réel se dématérialise et s'égare au gré des différentes dimensions.
Par Renaud Junillon, Librairie Lucioles (Vienne), Page des libraires, septembre 2007

Tout débute par une lettre. Johan reçoit un message de son frère jumeau, Timon, avec lequel il était brouillé, l'invitant de manière assez mystérieuse à le rejoindre au plus vite, sans pouvoir lui en dire plus… Au même moment, il est convoqué par le capitaine de gendarmerie Reuleville qui lui apprend la disparition de Timon. Johan débarque alors dans une ville-labyrinthe et découvre que son frère, qui ne vivait que pour l'écriture, s'est aménagé une sorte de bibliothèque où il avait conçu un étrange institut dint il était à la fois le fondateur, le président et le membre unique : le F.A.C.T.I.C.E. (Front Autonome qui Cherche et Trouve d'Imaginaires et Curieux Ecrivains). C'est dans ce bureau que Johan met la main sur le journal intime de son frère : ces derniers mois, Timon l'écrivain s'était lancé dans la rédaction de biographies fictives d'écrivains qui n'ont jamais existé. Or, au fil de la lecture, Johan comprend que l'un d'entre eux, «l'ami Butler», semble bel et bien avoir rendu visite à un Timon terrorisé…
Renaud Junillon


Page : Les biographies imaginaires rédigées par Timon fonctionnent à la manière de petits contes indépendants. Mais ces textes sont en lien direct avec leur auteur…
Jérôme Lafargue : Il y a plusieurs registres narratifs dans ce roman. Les biographies peuvent fonctionner de façon autonome, mais elles participent aussi de l'intrigue. Quant au journal intime de Timon, je trouvais intéressant de mettre en scène ce que pourrait être la réaction d'un écrivain confronté à l'apparition d'une créature sortie de sa seule imagination. Le troisième registre narratif consiste en une enquête policière et d'autres énigmes qui structurent l'histoire. Mon roman est une histoire d'amour entre deux êtres, bien sûr, mais c'est aussi mon histoire d'amour pour la littérature.
Page : Les liens entre écrivain et personnage conduisent Timon au seuil de la folie. Vous racontez l'obsession qui s'empare de lui et qui frappe également l'un de ses écrivains fictifs.
Jérôme Lafargue : Celle à laquelle vous faites allusion décrit un écrivain affecté d'une manie obsessionnelle, consistant à essayer de mettre en résonance toutes les œuvres littéraires du monde. Il a l'intuition que tous les textes de littérature se répondent et que, dans un contexte international en voie de liquéfaction, la beauté n'est plus capable de se nicher que dans les livres. Notre fou littéraire se met donc à prélever un passage ici, un autre là, puis à les relier avec des textes de sa composition, censés démontrer que tous les textes, depuis les origines, sont des maillons d'une même chaîne. Il entasse ainsi des milliers de feuillets et finit par mourir d'épuisement.
Page : Vous faites dire au capitaine de gendarmerie : «Si vous [Johan] avez échoué, c'est que vous manquez peut-être d'imagination. Ou alors vous êtes trop sérieux, vous ne possédez pas la vertu d'abandon de votre frère.»
Jérôme Lafargue : Le capitaine est un homme assez ambigu. Le rôle du gardien de l'ordre est d'exercer une surveillance générale sur la ville, et aussi d'assister Johan dans son enquête sur la disparition de son frère, mais sans l'orienter tout à fait complètement… Car Johan doit accomplir une quête personnelle. Par ailleurs, la phrase que vous citez s'adresse autant à Johan qu'au lecteur. Il s'agit de savoir si nous avons assez d'imagination pour accepter certains phénomènes qui, au premier abord, nous paraissent impossibles. Cette vertu d'abandon, c'est être capable de se dire : ça me dépasse, mais je me laisse toucher, je laisse mon émotion, ma sensibilité croire à ce que je ne comprends pas.
Propos recueillis par Patrick de Sinety