La Sortie au jour Michel Karpinski Traduit de l'anglais par Françoise Marel 145 p. 15 €
ISBN : 2-915018-08-1
Michel Karpinski vit à Saint-Etienne où il est né en 1949
Le divertissement protège les uns de Dieu, les autres du néant. Entre le bar où il vivote et les compétitions de tarot auxquelles il lui arrive de participer, le narrateur de ce journal revient, au fil des jours, sur la disparition de sa compagne, neuf ans après le drame. Arrachée aux tréfonds de l'oubli, de l'abjection de soi, sa langue hurle, foudroie, se fait hirsute et parfois trouve en son vortex le fragile équilibre d'un retour à soi.
Ainsi, passée par une mémoration suffocante, presque sans issue, il semble reprendre son souffle, comme un mineur qui remonte à l'air libre ou comme une créature osirienne qui a enfin traversé le royaume des morts.
Cette chronique, achevée en 1996, demeurait dans le retrait ironique de son titre, comme si le danger de tout écrire n'était pas écarté....
«C'est à un patient travail de fouille de la mémoire auquel Michel Karpinski procède en auscultant chaque bribe de ses souvenirs, en les décortiquant pour les exorciser. Il tente d'extraire la souffrance qui contamine son existence et qui l'éloigne de la magie de l'aube. Une magie qu'il entrevoit enfin au bout de cette chronique d'une descente aux enfers, et qu'il parvient à atteindre grâce aux mots, en luttant contre l'aphasie. Des mots qui décrivent l'irréparable, la déchirure irréversible avec une violence poisseuse et chevillée au corps. Une écriture fragmentée, hachée par la respiration du malheur, le souffle court et haletant de celui qui, à l'agonie, voit ressurgir son instinct de survie..» Yann Nicol, Livre & lire, le mensuel du livre en Rhône-Alpes, juin 2005
«Karpinski arpente les galeries du temps, parfois contraint de s'agenouiller ou même de ramper, s'abîme corps et âme contre les parois près de se refermer sur lui, et cet homme enfin sorti au jour, nous savons le nommer : un damné qui aurait obtenu rédemption, un écorché vif qui auraitde justesse sauvé sa peau.» Eric Naulleau, Le Matricule des anges, mars 2005
... Nous avançons difficilement dans la neige. Avec le temps la coulée douate est devenue de poisse, mais elle reste un accompagnement à notre duo, à notre épilepsie: le cauchemar est toujours notre fait... Chorégraphie sordide, délirium-tango, pour mieux souffrir de la comparaison avec ces couples de patineurs unis dans larabesque et la voltige. Othello zigzague du museau, emporté par une espèce de frénésie olfactive: il flaire, comme au commencement du monde. Sa laisse mentraîne dans des bonds et Jenny vaguement accrochée à mon bras, titube à son tour, par saccades. De cette grappe ridicule senfonçant dans la nuit et la burle, qui pourrait dire où commence livresse: nous avons même lexcuse du verglas, qui prend peu à peu sous nos pieds... Allez! Cest bien... On peut déraper tout notre saoul, on peut saffaisser où bon nous semble, sécrouler en chur. Ce sera si touchant... Ce couple immortalisé par lhiver, nos lèvres enfouies sous la neige, comme si nous avions voulu rêver à quatre pattes, sur les traces de notre chien... comme si... com...
7 janvier 1995
Le deuil se nourrit du deuil, comme le désir sest nourri du désir, ou plutôt, il poursuit sans espoir ce que le désir contenait déjà en lui-même, une image en mal dincarnation.
Quand le coup est parti, tous les petits hasards deviennent des signes, pour toujours. Jenny appelle au secours, là-bas et son cri revient dix fois sur elle, comme un boomerang, il sépaissit de ses retours, il se solidifie. Il va franchir le mur du son, rebrousser lair autour de mes oreilles pour un bang inaudible... Je nai rien entendu, je nai rien vu, ma propre douleur mavait incrusté des illères. Javançais comme un silure qui surnage dans un ruisseau de boue. Je mis sept heures pour faire deux kilomètres. Cette lenteur, ce fut mon crime. A chaque fois, je différais mon retour pour métourdir avec des bulles. Que signifiait ce labyrinthe aussi touffu que ma conscience ? Fallait-il quune soirée émaillée de détours anodins devînt soudain la valse hésitation orchestrée par le diable...
Le diable ? Il est partout. Dans ce quon exigeait trop de soi, dans ce quon exigeait trop des autres, dans le dérapage insidieux des âmes, leur fusion qui savère impossible. Il est à la fois labsolu et linterstice où il sabîme, il est ausi les mille et une rétrospections qui harcèlent celui qui reste. Il est enfin le sauveur du coupable, le souffle de conscience qui maquille nos erreurs en autant de coups du sort, limposture rédemptrice du récit...
Ainsi javais confondu lhorreur du quotidien avec la simplicité de vivre. La tare était ancienne, aussi indiscernable quune manta palpitant sous le sable... jusquà ce soir maudit...
Depuis, neuf années se sont écroulées comme des poutres sans voliges et il ne reste du domaine espéré que des décombres où la mort recommence son simulacre dombres sournoises. Jenny joue de la carabine sur une sarabande de Bach... Pour la énième fois, son geste se profile, elle approche ses lèvres dun sexe de métal... Elle va sucer la foudre tournoyante... mes erreurs, ma cécité, mon cyanure... Elle va presser sur la gâchette, comme Rostropovitch fait revenir lâme de Bach, de son archet rageur... et après... Il y aura un souffle rauque, un regard vide, débarrassé du monde... sur la plus folle des partitas.
8 janvier
Dès lors, ce fut une discontinuité sauvage. Jaurais voulu être bon avec tous ceux qui seffaraient de ma douleur, mais jétais moi-même devenu une ombre. Quelques-uns osèrent des soupçons, et fantasmèrent peut-être une enquête quaucun commissaire neut larrogance de minfliger. On me laissa avec mon arme et le silence de mon chien.
Aujourdhui elle est là, sur la table, dans son fourreau kaki. Je lai tant empoignée sans me résoudre à la détruire ! Je lai gardée pour mon autoprocès, pour le triomphe de la faute. Quand je ferme les yeux, si je caresse le dessous de la crosse, cest Jenny qui file entre mes doigts. Jenny quon rase, quon ouvre, quon dissèque... Son corps est jeté sur létal, il appartient au premier découpeur venu.
Mais son âme maveugle, elle fait un trou dans lunivers.
14 janvier
Quelquefois, il faudrait me prendre comme une vipère et écraser mes dents sur le rebord dun verre, jusquà ce que jaie rendu tout mon venin. Boire, cest un peu cette opération de dégorgement accomplie sur moi-même, mais à la fin, quand il me faut danser contre les murs, cest la bêtise qui clapote derrière mon il; jai gagné en torpeur, et je feins de traquer en zigzaguant la Mère ou le Frère que ma soif inextinguible singénie à détruire. Jarrive toujours à contretemps, jai toujours un malheur de retard! Alors on peut faire cracher la sono!
Passez-moi à la chaise magique, quau moins je mécartèle, que je me dépège de cette voix dévastatrice, que sa crasse continue soit perforée par mille arpèges, quil ny ait plus au centre de la piste, quun corps multicolore, zébré par les lasers, qui transe sur son âme, qui la piétine, qui la
lacère, un corps mantibulé, complètement noué à lhystérie des hommes! Quon me bombarde plaisir, que la guitare de Jimmy me porte lestocade, que je ne sois plus quun miracle de chair, un vieux tas dos brisés par linnocence...
... A laube, je me retrouve dans mon lit... ma bouche est sèche, ma gorge est rêche, comme la brique crématoire... Peu importe la poutre où jai cogné du front... ma haine est toujours là... je dois la vaincre, je dois en souffrir seul jusquà sa consomption...