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Rage
Vedrana Rudan
(traduit du serbo-croate par Alain Cappon)

188 p. 19,50

ISBN : 2-915018-12-X


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Journaliste et écrivain croate, Vedrana Rudan est née en 1949 à Opatija (Istrie). Après nombre de petits boulots : livreuse, vendeuse de journaux, vendeuse de glaces, guide touristique, professeur d'allemand et de croate, elle s'installera comme agent immobilier à Rijeka. Elle collabore à différents journaux croates, notamment Feral Tribune et Danas. En 1991, elle est la première journaliste croate à être licenciée après l'arrivée de Franjo Tudjman au pouvoir. Elle a publié des nouvelles dans la revue littéraire Godine nove et Rage (Uho, grlo, noz.) est son premier roman.
Rage raconte avec les mots les plus crus le quotidien traumatisant des pays de l'ex-Yougoslavie après une décennie de guerres. Personne n'est épargné. Il faut remonter à Céline pour trouver une voix aussi inouïe : satirique, ironique, féroce, grotesque, amère et hystérique. Cette voix, c'est celle de Tonka, femme de la cinquantaine qui passe sa nuit à zapper devant la télé (dont le son est coupé) et qui a décidé de quitter son mari Kiki pour un homme plus jeune, Miki.
Dans sa nuit d'intimité avec l'atrabilaire, Tonka fulmine et tempête. Elle éructe et raille la société entière, l'Amérique, la publicité, la nature passive de la plupart des femmes mariées, les multinationales qui contrôlent le monde, la nature humaine toujours prête au pire. Elle déverse l'humeur noire de son âme à une audience imaginaire et, avec véhémence, entremêle l'histoire de sa vie difficile, l'expérience douloureuse de la guerre avec les liaisons qu'elle et sa meilleure amie entretiennent avec le même homme.
Diatribe inoubliable, Rage est l'expression d'une voix nouvelle dans la littérature européenne. Une voix impitoyable qui dit en creux l'absence cruelle de l'Europe dans des circonstances hautement tragiques et qui dissèque tel un bistouri la société croate.


Ce livre n'est pas fait pour traîner entre les mains d'âmes sensibles !
Par Pascale Arguedas, Calou, l'ivre de lecture

Un roman qui ne quitte pas la mémoire
Les Bibliothèques de Brest

« Diatribe vengeresse, Rage est aussi le reflet d'un désespoir sans borne et la mise en accusation de la passivité de l'Europe face à la guerre. Un livre qui se lit d'une traite et qui vous remue profondément. »
Coup de cœur, La Librairie du Boulevard, Genève

Une femme en colère
« Tonka ne mâche pas ses mots, elle appelle un chat un chat, son langage est sans détour, grossier souvent, imagé toujours mais il sied à merveille à la vulgarité de la guerre, à son cynisme, à sa bêtise. Le livre de Vedrana Rudan est une féroce provocation. »
Sophie Chemineau, Métro

«Jeu de massacre. »
Richard Blin, Le Matricule des anges, novembre 2005

« Un monologue puissant […] Une gueulante de 200 pages où tout y passe. »
Laurence Rémila, Technikart, novembre 2005

«Sulfureux et crépitant premier roman [...] Terrible, remuant, le bouillonnant Rage trace le portrait d'une femme qui en a salement bavé dans ces « Balkans sauvages » où « jamais il n'y a eu de paix. Et jamais il y en aura ». Une lecture qui vous secoue, vous érafle.»
Alexandre Fillon, Livres-Hebdo



Prologue
« Tonka, tu dois expliquer à un observateur extérieur qui tu es, toi, et qui ils sont, Eux. » « Pourquoi ? » « Pour que les choses soient plus claires pour qui t'observe de l'extérieur.» « Mais c'est très simple. Je m'appelle Tonka, née Babic, je suis au lit et je tripote la télécommande. Il fait nuit, et je n'ai pas sommeil. Je zappe. » « Et Eux, qui sont-ils ? » « Ils sont autour de moi. » « Où ? » « Avec moi dans la chambre. Dans l'air de la chambre, dans mes yeux, sous mes paupières, dans mon nez, dans mon oreille, dans le carton sur l'armoire où je mets les maillots de bain et les corsages d'été et les bermudas de Kiki, dans la lampe de chevet Ikea, dans l'univers. Eux ne me voient pas, je ne les vois pas. Eux m'entendent, je les entends. » « Il vaudrait bien mieux que tu sois actrice, en scène, avec derrière toi un écran de télévision, tu joues dans un spectacle solo, et eux sont le public qui t'écoute. Ça, ce serait bien mieux. » « Non. Qui donnera un rôle à une femme de cinquante ans et des poussières ? La nuit est longue. Qui pourrait apprendre autant de texte par cœur ? Qui pourrait supporter une représentation aussi longue ?! Eux, un public de théâtre ? Ils rentreraient chez eux. » « Et pourquoi pas l'invitée d'une émission de nuit à la télévision ? Le style Cauchemars nocturnes. C'est tendance en ce moment. Tu es dans un studio, au lit, tu es folle, tu racontes des conneries, et Eux sont des gens chez eux qui te regardent toute la nuit. Derrière toi, il y a un écran, tu appuies sur la télécommande et tu as la même histoire. » « Mais je ne suis pas folle, et je n'aime pas Cauchemars nocturnes. À la télévision, j'aime surtout les documentaires. Animaliers. J'aime les hippopotames qui se vautrent dans l'eau et qui me regardent de leur petit œil malicieux. Ça, j'aime bien. Tu piges ? Comment ça, non ?! Tu es qui, toi ? » « Je suis Quelqu'un Qui T'Observe De l'extérieur. »
C'est parti
Je regarde la pendule que nous avons achetée à Ikea. Sous la pendule, le téléviseur allumé. Sans le son. Des vieilles femmes qui parlent. Peut-être bien qu'elles ne sont pas du tout vieilles. Reste qu'elles ont des cheveux blancs. Et pas de dents. Moi aussi je serais une vieille femme. Sauf que toutes les trois semaines je paie cent marks à Alexandra. Et du coup je suis rousse. Dans la bouche, j'en ai pour quatre mille marks. Et je peux sourire à pleines dents. Mais… je n'ose pas. Quand j'avais quatorze ans, le dentiste m'en a enlevé deux en haut à gauche. Pendant des années j'ai souri bouche fermée. On était pauvres. Ma vieille, ma mémère, et moi. Les deux dents à gauche, je me les suis payées pour mes vingt-quatre ans. Même alors je ne souriais pas largement. Cette façon de sourire m'est restée. Je suis sur mon lit, dans le pyjama de Kiki. Le à rayures. Un Benetton. Quel rapport, vous vous demandez, entre les deux dents du haut et le pyjama ? Le rapport entre le pyjama et les deux dents ?! Ce que ça peut me tanner ! Ces sempiternelles explications. Les rapports à chercher. Et le sujet et le verbe et le complément d'objet à dénicher. Pourquoi quelque chose de ma vie devrait avoir un rapport quelconque avec autre chose ? Pourquoi vous faites une telle fixation sur les rapports ? Sur la logique. Sur la cause. Sur la conséquence. Je vous dis tout bien comme il faut. Je suis au lit. Dans le pyjama de Kiki. Je regarde la pendule. Quelle heure il est ? Mais quel rapport ?... Et sous la pendule, il y a le téléviseur, l'image mais pas le son. Ça non plus, ça n'a de rapport avec rien. Je vous dis les faits. Vous me les cassez avec vos questions. Avec votre nervosité. Ce besoin que vous avez de subodorer un drame dans le fait, banal, que je sois couchée. Quelque chose s'est passé. Ou va se passer. Quelque chose va forcément se passer. Car vous n'avez pas, vous non plus, des nerfs taillés dans le granit ou dans tout autre roche. Vous êtes des êtres humains, avec des nerfs épais, oui, vachement épais, mais votre patience aussi a des limites. Et si je devais être simplement couchée et bavasser, si rien ne devait se passer, vous me planteriez là. Bande d'enfoirés, va ! Vous attendez quoi de moi ?! Je suis pas Shakespeare, et je fais pas les chiens écrasés ! Je suis Tonka.

16/01/08
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