quidam editeur

Les Inachevés
Reinhard Jirgl
(traduit de l'allemand par Martine Rémon)
272 pages.
22 euros

Isbn : 978-2-915018-22-6

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Reinhard Jirgl est né à Berlin-Est en 1953 et compte parmi les grands romanciers contemporains allemands.

Pourquoi publier Reinhard Jirgl ?
Dossier de présentation réalisé par Martine Rémon, traductrice de Die Unvollendeten

« VOUS AVEZ 30 MINUTES - BAGAGES 8 KILOS MAXIMUM PAR PERSONNE - RASSEMBLEMENT À LA GARE - LES CONTREVENANTS SERONT PUNIS SELON LA LOI MARTIALE. »

Reinhard Jirgl raconte l'histoire de quatre femmes - Johanna, 70 ans, ses filles, Hanna et Maria, et sa petite-fille de 18 ans, Anna - chassées de la petite ville de Komotau dans les Sudètes à la fin de l'été 1945. Biens spoliés, repères piétinés, elles surmontent humiliations et vexations, bravent la morgue et la mesquinerie de suppôts tatillons et tentent de poursuivre une vie qui restera pourtant à jamais marquée par cette expulsion.
Les Inachevés dressent un constat terrible : réfugié un jour, réfugié toujours.


Nouvelle patrie
Par Etienne Besnault, Documents, revue du dialogue franco allemand, octobre 2007

Librairie Greenwich, Rennes
2007 aura vu la première traduction (remarquable) d'un grand écrivain allemand. L'histoire est simple : celle de quatre femmes expulsées des Sudètes en 1945, leur vie en RDA, puis dans le Berlin réunifié. Mais à la lecture, dans un véritable choc, les références se bousculent : G. Grass, A.Schmidt, T. Bernhard, Céline… Aucune ne parvient à circonscrire l'étendue de ce livre et une question demeure, comment avons-nous pu ignorer jusqu'à aujourd'hui un tel auteur ?

Exil intérieur
Par Fausto Maijstral, table-rase.blogspot.com, 12 juillet 2007

http://blog.paludes.fr/public/radio/Jirgl-LesInacheves-Critique.mp3
ecouter la critique


Grave ou légère, deux histoires allemandes
Par Wilfred Schiltknecht, Le Temps, 26 mai 2007

Vies déplacées, mémoire recousue
Par Christophe Kantcheff, Politis, 10 mai 2007

L'autre guerre de Reinhard Jirgl
Par Claro, Rendez-vous, mai-juin 2007

Réfugiés toujours
Par René Fugler, les Dernières Nouvelles d'Alsace, 5 mai 2007

Un Allemand pas tranquille : A n'en pas douter, un événement majeur
Par Jean-Claude Lebrun, L'Humanité, 26 avril 2007

Un roman de toute beauté
Par Baptiste Liger, Lire, mai 2007

À travers quatre femmes de caractère, un demi-siècle d'histoire allemande
Par Fabrice Gabriel, les Inrockuptibles n°594, 17 au 23 avril 2007

Les Oubliées de l'histoire
Par Pierre Deshussses, le Monde des livres, 6 avril 2007

Héritage maudit
Par Sophie Deltin, le Matricule des anges, avril 2007, n° 82

Les Inachevés (Die Unvollendeten) : un roman salué par la critique littéraire allemande

« Jirgl s'aventure aux confins des contrées humaines et des racontars. (…) Il ouvre à nouveau le livre de l'Histoire. »
Iris Radisch - Die Zeit

« Une œuvre dense, précise. (…) Les romans de Jirgl parlent des ravages causés autrefois par le national-socialisme, la RDA sur les individus et des atteintes du capitalisme aujourd'hui. Les questions essentielles dans Les Inachevés traitent de la manière dont le temps marque, et dans l'esprit et dans le corps, des gens qui ont perdu leur patrie. »
Cristina Nord - Die Tageszeitung

« Jirgl (…) virtuose de la langue (…) utilise les mots comme un peintre sa palette de couleurs. »
Frankfurter Rundschau

« Personne jusqu'à aujourd'hui n'avait réussi à énoncer ces mots empreints de vérité avec autant de conviction que Reinhard Jirgl »
Burkhard Müller - Süddeutsche Zeitung

« Dans son dernier roman, Reinhard Jirgl se révèle comme un brillant dramaturge travaillant à partir d'un matériau largement authentique et autobiographique, qu'il nous livre dans une prose à couper le souffle et qu'il a ciselé pour nous en offrir les images les plus explicites »
Roman Bucheli - Neue Züricher Zeitung

« Ce roman, écrit d'une manière avant-gardiste (…) devient populaire grâce à son immense lisibilité »
Tilman Spreckelsen - Frankfurter Allgemeine Zeitung.

« Surprenante est l'abondance de détails et la pénétration dans l'atmosphère de l'époque rendue grâce à la maîtrise du langage. Jirgl décrit les scènes comme s'il avait enduré lui-même l'odyssée de ces quatre femmes à travers les humiliations et les vexations (…) Il se dégage de ce texte une véritable nécessité, un besoin incompressible de raconter ce qui est arrivé. Et ce sont ces romans-là justement qui survivront, contrairement à ces fictionnettes en stuc qui inondent le marché sans nécessité et que l'on confond en plus avec la littérature »
Stephan Landshuter - literaturkritik.de


Entre-temps, on avait stoppé tous les convois-de-réfugiés passant par la frontière tchèque. Les Autorités administratives russes avaient du moins mis un terme provisoire à ces expulsions sauvages, qui contrevenaient à tous les accords signés entre les vainqueurs, et ?peut-être s'en servaient-elles comme solution de compromis dans la lutte serrée qui opposaient les-Russes et les Forces-Alliées occidentales dans le Monopoly du restant-de-l'Allemagne….. ?Mais où mettre les milliers d'expulsés déjà en-exode. Les camps d'accueil&de regroupement étaient surpeuplés depuis belle lurette, on y craignait le typhus, la dysenterie é d'autres fléaux liés à l'internement : les réfugiés-du-Territoire-des-Sudètes furent répartis à l'intérieur de la zone tchèque comme main d'œuvre dans les fermes devenues entre-temps possession des Tchèques, càd affectées par les-Autorités à des familles tchèques. Parmi ces nouveaux-paysans pas toujours volontaires, un grand nombre n'avait jamais touché de près ou de loin à l'agriculture ; en colonisant ces fermes par décret, les-Autorités cherchaient à enrayer l'exode menaçant ces régions ; la main d'œuvre assignée d'office fut la bienvenue. D'où la décision, en attendant, de maintenir les familles des réfugiés réunies, les réfugiés furent moins injuriés attaqués dévalisés&frappés qu'auparavant. On les logea dans des granges, la paille y était humide é sentait le moisi, avec la multitude de rats & de punaises pullulant ici comme ailleurs (venu detoulescôtés le trottinement rapide & le grattement de petites pattes griffues, corne contre bois -) mais les fenêtres des granges n'avaient plus de barreaux, é si les portails étaient verrouillés la nuit, ils demeuraient bien mal surveillés. L'angoisse des réfugiés, on les rassemblait là=dedans puis on mettrait le feu à la grange….. - cette peur légendaire de tous les Déportés -, diminua peu à peu pour n'être plus qu'une ombre.
Les granges empestaient l'humidité, les relents de sueur é de vomissures, une vieille odeur aigre mêlée de honte d'humiliation & d'affront qui comprimait la révolte, la rancune et l'endurcissement, les réduisant à la puanteur de bêtes humaines. Mais de bêtes, ici, plus de traces, on avait éloigné depuis longtemps les chevaux, les cochons, les vaches ou: on les avait abattus, pour les labours du printemps, on attela les réfugiés aux araires. Les émanations dans les granges n'étaient donc que les émanations d'êtres humains faisant le travail des bêtes. Et comme les-bêtes, les hommes étaient soumis aux trois besoins fondamentaux : manger, déféquer et entre, la-chose entre mâle&femelle - ainsi s'écoulèrent là aussi les heures d'une occupation à l'autre. Parfois, en particulier à la-tombée-de-la-nuit, quand le silence profond s'étendait sur la campagne, ces effluves paisibles et stagnantes de chaleur animale faisaient se presser les corps les uns contre les autres dans les granges, la paille crissait sous les mouvements, hostile & pleine de raillerie. Et les corps fumaient tandis qu'au-dehors dans le no man's land entre hiver é: printemps les gelées nocturnes tombaient en une pluie glacée. Cette pluie ne s'écrasait pas sur les toits des granges en tambourinant é en perlant comme la pluie d'été: elle s'insinuait telles des épines de glace dans les fentes des toits, piquait jusque sur la paille, é à l'extérieur, les voix rauques des grosses averses froides courraient le long des arbres é des arbustes encore raidis par l'hiver - -
A ces heures, le sort des réfugiés était plus enviable que celui de leurs gardiens=dehors dans la pluie é le froid. Ceux-ci juraient et se mettaient à l'abri n'importe où avec leurs chiens ; on ne surveillait plus très bien les réfugiés.
Anna guettait nuit-après-nuit, immobile, à l'affût, trouvant rarement le sommeil. Depuis qu'elle avait été entassée là avec les hordes d'expulsés, elle n'avait plus qu'un désir violent : !s'échapper& !s'en aller.

C'était un Tchèque, ténu comme un fil. Les traits de son visage, maigres é endurcis, marqués par l'ascèse des gens qui passèrent de nombreuzannées de leur vie entre agression & fuite, dévoilaient peu de l'âge de cet homme dans la pénombre de l'abri. - il avait !brusquement surgi dans la grange derrière Anna, simplement là, comme engendré par la buée des étables, le froid é l'obscurité. Bon encore !ça. Anna eut cette bribe de phrase au moment où l'homme lui écrasa la bouche avec sa main sentant fortement la terre é la sueur de mâle. Elle devina instinctivement à la pression de la main que l'inconnu ne cherchait pas à la tuer, du moins pas tout de suite. Ne pas la tuer. Non. Donc encore !ça. ?!L'inconnu croyait-il qu'elle allait ?crier. Elle ne crierait pas. Elle ne songeait pas à crier, pas-le-moins-du-monde, s'il fallait !remettre ça -.- L'autre main de l'homme qui empoignait son épaule comme une patte devrait comprendre qu'elle ne crierait pas é qu'elle ne se défendrait pas -.
Mais l'inconnu paraissait ne rien comprendre, peut-être était-il inexpérimenté, et ses doigts s'enfoncèrent à travers le tissu fin de la robe é jusque dans la chair de l'avant-bras, comme s'il leur fallait ceinturer 1 descente de gouttière. La pluie - le chuchotement glacé de la pluie -.- Anna remarqua que le bruit de la pluie se confondait avec la voix de l'inconnu à ses côtés, tout près de son oreille. Elle respirait une haleine fétide - cela n'était pas particulièrement dégoûtant, cette haleine sentait comme sa propre haleine é comme celle de tous les survivants en-ce-temps-là : la faim, la haine & la colère é constamment la peur -. Des mots vinrent ensuite lui murmurer ce que la paume de l'inconnu plaquée contre sa bouche lui avait déjà intimé: !Psst. N'aipapeur. L'homme retira prudemment sa main comme s'il craignait de voir le visage d'Anna voler en éclats, il fouilla avec fébrilité dans sa veste, en tira papier & feuillets qu'il lui fit voir de tout près. Surprise, elle crut d'abord reconnaître dans la faible lueur grisâtre 1 de ces images pieuses que le curé distribuait pendant le catéchisme ou à l'Office du dimanche aux enfants de la paroisse catholique à Komotau -, ensuite, confusément et très lentement, 1 photographie, puis les contours du visage d'1 être humain se détachèrent du papier du dessus - apparemment les traits d'1 fille, avec 2 tresses en forme d'anneau de part et d'autre du visage pâle et étroit, et au centre, de grands yeux effacés par l'obscurité é qui invitaient à découvrir ce visage rien que par deux trous très sombres -. Anna mit du temps à reconnaître dans les ténèbres crépusculaires, là, dans un camp d'internement, sur 1 photographie - elle aurait presque réellement crié - : ses propres traits.
L'inconnu semblait s'y attendre, il plaqua à nouveau rapidement sa main contre la bouche d'Anna. À la place de paroles apaisantes, l'étranger murmura en toute hâte, pourquoi il s'était faufilé jusqu'à elle dans le quartier des réfugiés. L'homme (un ancien partisan tchèque, comme il le laissa entendre très vite et en passant dans son chuchotement enroué) était venu de Reitzenhain la nuit derrière, il aidait de temps à autre&parfois les réfugiés retenus de ce côté à passer illégalement la frontière ; beaucoup de ces réfugiés avaient été obligés d'abandonner des objets de valeur, enterrés dans les caves & dans les jardins ; il (l'homme s'arrêta, la paille à côté crissait âprement sous quelques-1 des corps étendus -: ?dormaient-ils=tous ?vraiment -,- 1 moment s'écoula - ; il (é il reprit son chuchotement rauque) se chargeait de chercher l'une-ou-l'autre-chose dans les caves & les jardins pour les rapporter à l'1-ou-l'autre des réfugiés=de l'autre-côté-de-la-frontière ; c'est ainsi (et il agita la photographie, comme pour produire une preuve d'authenticité) qu'il avait rencontré la mère d'Anna à Reitzenhain. Puis, tel un joueur abattant son atout, il retourna la photographie entre ses doigts : et Anna vit un griffonnage illisible au dos -, trop sombre pour déchiffrer l'écriture serrée et fluide. L'inconnu pressa la photographie avec les feuillets dans la main d'Anna et referma délicatement ses doigts, comme si le portrait et les papiers risquaient de s'envoler tels des papillons de nuit. Puis, sans 1 mot de plus, à 4 pattes, il rampa sur la paille aux relents humides vers un coin de la grange, et se laissa aspirer par la pluie é les ténèbres=au-dehors sans laisser de traces -.
Redressée sur la paille, complètement réveillée, comme si des sifflements stridents roulaient dans ses oreilles, Anna conserva hagardement la photographie dans sa main repliée. - Plus tard, lorsque l'aube s'insinua dans la brume engourdie de la grange, elle lut, les épaules crispées autour du bout de papier entre ses mains, les lignes presque effacées par l'humidité tracées par la main de sa mère au dos de la photographie. Y été consignée l'adresse d'un patelin venteux dans l'Altmark ; Anna devrait y faire parvenir 1 message, dès qu'elle aurait atteint la partie allemande de Reitzenhain. Elle devrait attendre là, Hanna viendrait à Reitzenhain la chercher et la ramener=avec elle. Pour que nous soyons enfin à nouveau ensemble. Concluait l'écriture rapide et presque effacée, et en dessous, perdue dans les derniers millimètres du papier, la signature : Maman.

16/01/08
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