Né en 1970 à Lyon, Olivier Vigna vit à Paris. Il préfère de beaucoup la Haute-Loire et lArdèche. Tout le reste sensuit..
Comme le corps expire, il a besoin parfois de divulguer sa trame. Respiration confuse et sujets ténus, mais écriture serrée, qui pèse chaque mot. Voici des textes jeunes, singulièrement dressés, habités dune force sereine, revigorante, sans ambition aucune que de lever des voiles. Quon lise lentement, quon relève les yeux et quon voie autrement. La moindre des lumières, la plus frêle des choses, le dernier bruissement ouvrent tant de chemins quil faut oser poursuivre. Connaître et se connaître. Des émotions, des vies, des joies et des souffrances sont derrière ces lignes. De la musique aussi, une visée toujours : percer, quoi quil en coûte.
« Un grand coup de coeur [...] Une écriture très musicale [...] L'émotion simplement, et des mots sublimes.» Laurent Bonelli, émission de Michel Field,Europe 1, 6 décembre 2004
« Le regard se veut attentif et l'écoute précise [ ] Il s'agit de poursuivre, de résister aux vents contraires, en conservant la vigueur des nerfs de la main. Attendre et guetter toujours. Garder l'il vif sans trop fléchir, à l'image de quelque arbre fier.» Emmanuelle Bruyas, Livre et Lire, mensuel du livre en Rhône-Alpes, décembre 2004 "Certains passages, par leur qualité ou thématique, rappellent des
productions du Panthéon mondial de la poésie. [...] Ne croirait-on pas
entendre le Petit Prince ?" Erwan L'Helgouach, artslivres.com
Blancheurs
La rampe descalier de la maison dArdèche part du bas de la route, au pied dun goudron pâle lavé par les pluies rares, bombé par les soleils, tordu par la chaleur. La rampe ignore la route et lui tourne le dos.
Chaque marche a sa pierre, dun gris blanchi par leau et poli par le temps, peu usé par nous autres, bien plus par les étés. La chaleur a trouvé ses quartiers et sy niche. Ce nest quaprès-midi que le soleil tourne, caché par la façade, décrépie et discrète.
A deux heures, on ne peut marcher pieds nus sans mal. En quittant la cuisine, sortant par la terrasse, des fumées de chaleur saccrochent jusquaux yeux. La vue est douloureuse de ces pierres cinglantes, posées en rang doignons, lune dessous les autres, immobiles, énormes. Le pied sy pose bien, peu après il y court.
Les lézards aguichés profitent du silence et de la moiteur crue. Sur les parois ils glissent, attendent avant de fuir la menace réelle et rentrent sous la pierre, où nul ne se risque monde terreux dherbages poussant dans lombre humide.
Plus tôt en matinée, on pouvait lire dehors, bronzer après la douche et sécher ses cheveux en regardant de haut la route séloigner: on trouvait là salon, chacun prenant ses pierres, certains pouvant dormir jusquà la mobylette qui dévale la pente et pétarade au diable.
Mais après déjeuner, on rentrait dans les chambres où dépais murs courbés, menacés de fissures, maintiennent la fraîcheur, les odeurs du vieux bois, des tissus parfumés et de la citronnelle. Les corps sont à la sieste, la rampe descalier redevient orpheline, abandonnée aux mouches, aux guêpes, aux sauterelles. Retour à la nature comme un écho des mois où la maison est vide.
Quand la nuit sera noire, on descendra la rampe pour monter au village, au monument aux morts à droite de léglise, près du terrain de boules regarder chaque soir des retraités fourbus échanger gestes lents sur une terre aride balafrée de cailloux des parties de pétanque jusquà minuit passé avec quelques touristes venus droit de Marseille, de Lyon ou bien des Vosges, séduits par ces étés, le temps calme, lair chaud, le vin frais, la candeur de lancien cimetière.
Manèges
Il est doux ce soir mort où le froid mord au corps. Les jambes refroidies ont besoin de bouger, et les genoux surtout.
Quelque part on entend un rire au féminin, plus fort que de raison, saccadé, qui reprend, sinterrompt et retombe, puis se rappelle à lui cest que lhistoire est drôle.
Ailleurs dans les tuyaux, une eau se précipite et la pression augmente. Bruit de métal guidé dans des boyaux rongés, fatigués par lhiver qui commence en novembre.
Dans la cour invisible, tout au bas de limmeuble, des clés dappartement et un trousseau sagitent. On tousse, il est pressé, il vomit de la ville qui la exténué. Il veut se coucher vite, il respire la fumée.
Au loin des cris denfants et le rire qui reprend. Il devient maladif, virant au chant aigu, au débordement lent, se noyant dans la nuit pour revenir sitôt dans des vagues de verre, de cuillères, de bouteilles. A létage on samuse.
La femme se dédouble: deux femmes ivres ou folles. Leur rire est un appel aux voisins endormis à venir boire la fête quand les gosiers roucoulent, ouverts, déjà emplis de breuvages rougeâtres, couleur dun sang vieilli qui a taché la nappe, rend le souffle trop court et lhaleine chargée. Lèvres et voix appellent. Solitudes instables, entre vents et virées.
Il est tard, on sennuie. Dehors les voitures sages luisent de phares brandis. Elles attendent les corps opaques, hébétés, qui dormiront dimanche et reprendront lundi la file médusée des salariés sans lustre, sans histoire, mortels.