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24/01/09
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Entretien avec Nils Trede
Propos recueillis par Bernard Strainchamps, bibiosurf.com 29-08-08


Nils Trede

Qu'est-ce qui vous a conduit à écrire La Vie pétrifiée ?

Il y a des circonstances concrètes et d'autres plus générales, mais pas moins importantes. J'étais, à l'époque où j'ai écrit la première ébauche du roman, interne en médecine dans des hôpitaux parisiens - et en même temps habité corps et âme par la passion d'écrire. Les deux étaient incompatibles l'un avec l'autre car j'ai besoin, pour écrire, de beaucoup de temps, de silence et de solitude, autrement dit, de conditions qui sont incompatibles avec la vie d'un jeune médecin en formation. Cette situation était très difficile à vivre pour moi. Je me sentais coincé, comme mon personnage principal, dans une situation à laquelle je ne voyais pas d'issue. Elle a généré une souffrance considérable. Et on peut dire que cette souffrance, cette volonté empêchée de se réaliser est - paradoxalement - le moteur, la source d'énergie profonde qui m'a poussée à écrire ce texte. Un moment de crise est ainsi devenu l'essence d'un livre.

En ce qui concerne les conditions plus générales, l'écriture constitue pour moi une manière d'être. Le fait (technique) de rédiger les phrases est précédé par un état, une manière d'être en relation avec le monde qui est très loin de la manière de vivre - de fonctionner plutôt - dans la vie quotidienne. Dans cette vie là, dans la vie quotidienne, nous sommes constamment dans un état actif et attentif pour réagir au choc de la réalité, pour faire face à l'autre et à nous-mêmes, nous sommes toujours en train de vouloir quelque chose, nous voulons constamment comprendre, expliquer, convaincre, manipuler, transformer, réaliser des projets, on est toujours dans un état d'alerte, d'attente nerveuse ; le monde, l'autre, les choses, sont conçus comme des entités distinctes de nous, comme une matière à maîtriser, à analyser, à traiter et ainsi de suite. Je dois impérativement sortir de ce mode - opérationnel- pour écrire. Je dois pour ainsi dire entrer dans un autre monde, adopter un autre mode d'être, celui de la passivité totale, de l'abolition de la volonté, de l'attente confiante et patiente des choses essentielles et profondes, autrement dit, dans un monde où l'inconscient, la compréhension intuitive des choses peuvent se manifester. Ce mode d'être ne connaît pas de séparation entre l'individu et le monde : cette frontière se dissout. Bref, j'ai besoin, pour avoir la certitude de véritablement comprendre quelque chose à la vie, et en même temps pour écrire, de solitude, de beaucoup de temps et de silence car ce n'est qu'ainsi que je peux accéder à un état dans lequel les choses peuvent se révéler d'elles-mêmes. Si ce n'est pas le cas, je n'ai pas la certitude d'avoir affaire à quelque chose de valeur que je veux creuser et poursuivre en écrivant, et dans ce cas-là je n'écris pas. Dans ce sens donc, ce qui m'a conduit à écrire ce livre et ce qui me conduit à écrire de manière générale est une certaine manière d'être en relation avec le monde que je veux vivre en écrivant.

Cette ville avec ces deux îles n'est-elle qu'un décor inventé ?

C'est plutôt un décor transformé. Transformé par l'imaginaire. Mais le point de départ sont des endroits concrets de la ville de Paris. En même temps j'ai fait exprès de supprimer leurs noms, d'un côté parce que ce texte se veut avoir une dimension universelle, d'autre part justement pour avoir cette liberté de transformation. Un ami qui a lu le manuscrit a imaginé de véritables îles dans la mer baltique, reliées par un immense pont sur lequel il voyait mon héros marcher seul dans la brume … D'autres lecteurs imaginent spontanément les îles parisiennes, pourtant ce ne sont même pas de véritables îles. On dit qu'il y a autant de livres que de lecteurs et c'est bien comme ça. Je ne veux pas fixer le lecteur dans un cadre précis. Personnellement, à force d'avoir transformé ce cadre concret dans mon imaginaire, je n'y vois plus (ou de moins en moins) la ville de Paris mais plutôt une ville du Nord et il est peut-être vrai que cette ville ressemble en effet beaucoup plus à Stockholm ou à St. Petersbourg, à tel point l'eau, le froid, le silence, l'affinité de mon héros pour la nature, pour le temps et l'atmosphère sont omniprésents. J'ai fait deux longs voyages en Norvège et l'incroyable présence de la nature, de l'espace, du vide sur les hauts plateaux, de la lumière, le calme intérieur des gens là-bas m'ont marqué à jamais et se retrouvent sans doute dans mon écriture de l'une ou de l'autre manière. En même temps ce sont justement les deux « îles » parisiennes, qui jouent un rôle crucial dans la genèse du roman. J'étais, en même temps que j'ai rédigé la première ébauche du texte, interne à l'Hôtel-Dieu sur l'ïle de la Cité, et tout ce que rapporte Xavier sur l'exercice de son travail de médecin de police sont des descriptions assez réalistes des expériences que j'ai faites moi-même dans le service des Urgences médico-judiciaires de l'Hôtel-Dieu. Ces expériences m'ont bouleversé à un point que j'ai du écrire dessus immédiatement, ce que j'ai fait très régulièrement après avoir quitté l'hôpital sur l'île Saint Louis, le plus souvent dans la brasserie alsacienne. Par ailleurs, le restaurant de Xavier a été inspiré par un (autre) restaurant sur l'île Saint-Louis. Le concret et l'imaginaire (qui entretient des liens directes avec l'inconscient, l'intuition, les rêves) s'interpénètrent donc dans mon écriture ; le concret fournit une sorte de matière première qui est par la suite réaménagée, « sculptée » par le processus d'écriture.

Il y a une progression dans le dérèglement de Xavier. Comment avez vous construit votre roman et ce personnage ?

Je ne les ai justement pas construits. Le personnage de Xavier s'est imposé à moi, il a surgi dans mon imaginaire et en tant que tel il a toujours gardé une certaine autonomie. Cela peut paraître bizarre, mais j'ai plutôt suivi, accompagné ce personnage que je ne l'ai crée activement. Aussi je ne peux pas affirmer que je l'ai entièrement compris. La seule chose dont je suis certain concernant ce personnage est qu'il « existe » à juste titre, justement en raison de la manière dont il est apparu dans mon imaginaire. Mais il n'y a pas eu de projet, de « message » que je voulais faire passer en rédigeant La Vie pétrifiée. Si c'était le cas, j'aurais plutôt écrit un texte sociologique ou psychologique. Quand on me pose la question de savoir ce que je voulais dire à travers ce livre j'ai tendance à répondre que si je le savais, je ne l'aurais pas écrit. Car je l'ai écrit avec une toute autre motivation, c'est-à-dire avec une envie de creuser, d'explorer ce personnage en le poursuivant dans son périple semi-autonome. Retournons encore une fois au point de départ, à ce phénomène d'apparition spontanée du personnage dans mon imaginaire. Il y a un élément-clé qui va de pair avec cela : c'est une certaine ambiance, une atmosphère dans laquelle vit, évolue ce personnage, qui le constitue d'une certaine manière. Capturer, « rendre » cette ambiance est primordial pour moi et cela passe essentiellement à travers la « texture », le rythme, la mélodie des phrases. Il est pour moi essentiel d'entendre ce rythme, cette musicalité des phrases, avant même de choisir le moindre mot. Si je n'ai pas la certitude que j'y parviens, que je parviens à transcrire cette musicalité, je pars du principe que mon écriture - et à la fois les personnages, les dialogues, l'histoire, enfin tout ce qui peut constituer un livre - ne seront pas authentiques et je me décide du coup à ne pas écrire, à faire une pause et à attendre jusqu'à ce que je me sente à nouveau connecté à cet univers atmosphérique. Je voudrais évoquer Ernest Hemingway dont je suis un grand admirateur en raison de sa capacité à rendre, à faire sentir et apparaître devant nos yeux ses personnages à travers les seuls dialogues. On les entend parler et à la fois on les voit bouger, on prend conscience de leurs attitudes, de leur personnalité, de leur état mental sans que l'auteur en ait parlé explicitement. Je trouve cela très touchant, et c'est pour moi un idéal d'écriture auquel j'aspire.

« Ferme d'abord les portes que tu as ouverte pendant ton voyage derrière toi, et ouvre ensuite celles qui viennent après. Ferme-les de manière définitive, pour toujours et à jamais. Puis ce qui vient te fera monter, te fera gagner, si seulement tu as fermé les portes derrière toi. Si tu ne le fais pas, ce qui vient te fera retomber sur le chemin d'où tu viens, dans le passé, dans ce qui doit être révolu. » Ne sont-ce pas les phrases clés du roman ?

Ce sont en effet des phrases d'une grande importance, d'autant plus qu'elles se trouvent dans un chapitre qui m'est particulièrement cher, dans cette métaphore des portes dans l'écluse. D'ailleurs il existe ce que j'appellerais un « avant-écho » de ces phrases déjà dans le deuxième chapitre (en bas de la page 22) et on peut penser qu'elles sont pour quelque chose dans la fixation que Xavier fait sur la jeune fille. Ensuite Xavier se rappelle de ces mots à la fin du texte en les désignant comme le leitmotiv de sa vie à venir.

Mais il a une dimension tout à fait tragique aussi dans ces phrases. Car c'est Xavier lui-même qui va les formuler, les désigner même comme « l'une des règles fondamentales du fonctionnement du monde » - tout en restant incapable d'en tirer la moindre conséquence dans sa vie, concrètement. Ce qui est beau dans ce jeu de portes d'une écluse (on peut observer cela à merveille le long du canal Saint-Martin) est ce gain de qualité, ce changement de niveau (le bateau monte, il avance, il vainc le courant qui s'oppose à lui grâce à la fermeture des portes) ; Xavier en prend conscience et pourtant il reste coincé dans ses allers et retours horizontaux, s'y épuise sans avancer pour autant. On imagine plein de choses qu'il devrait faire pour aller mieux - choisir entre l'une de ses professions, se séparer de sa mère, sortir de la fixation qu'il fait sur la jeune fille entre autres - mais il se réfugie à la place avec une énergie compulsive dans des somatisations anesthésiantes. Jusqu'à ce qu'il sorte de cette stagnation en agressant la jeune fille, autrement dit, en se débarrassant de son fantasme, de la partie imaginée et inaccessible de sa vie. Ainsi il ferme une porte et ouvre une perspective vers un mieux. Il faut dire que je conçois le personnage de la jeune fille comme au moins partiellement imaginé par Xavier, comme une sorte de double idéal dans son imaginaire qui lui est fatal car il cherche à la rendre réelle ce qui est forcément un piège. C'est en tout cas à partir du moment où Xavier se révolte, se détourne de ce double (partiellement) imaginé qu'il arrive à se décider à partir, à prendre congé de sa mère et à se souvenir de ces phrases clés en étant résolu à les suivre.

La vie pétrifiée, est-ce celle de Xavier qui parle à une pierre tombale ou celle de ceux qui chantent dans un karaoké ?

C'est une bonne question. Ceux qui ont lu mon livre jusque-là ont beaucoup parlé de l'étrangeté, de la compulsivité, de la schizophrénie de Xavier. Si l'on ne peut pas contredire cela, je l'ai pourtant toujours ressenti comme quelqu'un de profondément humain. Il est humain dans ses aspirations principales à l'harmonie et à la simplicité. Il n'est, selon moi, pas foncièrement malade, mais différent des autres. Je l'ai également toujours ressenti comme quelqu'un de religieux si l'on entend par là cette curieuse propension de Xavier à attribuer une dimension symbolique aux objets du monde « inanimé », et, par ce biais, à les référer à des êtres ou des idées qui lui sont chers. Il insiste pour qu'une pierre de son restaurant soit utilisée comme pierre de la tombe de sa mère, pour que cette pierre puisse représenter la vie de sa mère. Il souhaite avoir une cicatrice fibreuse et moche pour que celle-ci puisse témoigner de sa détresse. Dans cela il est une personne intègre et radicalement seule. Et c'est dans sa solitude, dans sa « naïveté » qu'il se pétrifie, faute de pouvoir partager, de se faire entendre.

A quelques moments, on pourrait croire lire un roman d'André Dhôtel... sauf que la violence n'est jamais très loin. La scène du tuyau que l'on insère dans la bouche du sans papier pour voir si il simule un évanouissement en est un exemple. La Vie pétrifiée est un roman fantastique finalement tendance « horreur », non ?

Puis-je avouer que je n'ai pas encore lu d'œuvre de cet auteur ? Je voudrais tout de même saisir l'occasion de cette question pour insister sur le fait que mon écriture est, malgré sa dimension fantastique, solidement ancrée dans le réel. Le réel est le point de départ de tout ce que j'écris et je veux contribuer à une compréhension du réel avec cette écriture. Si mon écriture touche à l'irréel, c'est parce que l'irréel fait partie du réel. Nous vivons dans un monde ou le réel et l'irréel se confondent de plus en plus. Ce qui s'est passé à New York, les catastrophes naturelles auxquelles nous assistons depuis un temps, qui dépassent tout ce qui était imaginable il y a peu de temps encore, en sont des exemples. Cette dimension du fantastique dans le quotidien me passionne. Je me demande où se trouve la limite entre les deux et j'essaye de l'explorer dans le processus de l'écriture. Je ne pense pas que mon travail soit déconnecté du réel mais plutôt que nous sous-estimons la dimension fantastique du réel.
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