Un arpenteur de la mémoire : Lionel Bourg
Entretien avec Alain Roussel
Lionel Bourg
Né en 1949, à Saint-Chamond, Lionel Bourg a écrit une quarantaine de livres. De la lecture de son uvre, on ne sort pas indemne. Ici ça brûle, ça vous met le nerf à vif, ça vous secoue la chair et le sens. C'est la voix et le souffle qui portent les mots, qui vous entraînent dans leur rythme. Quand je lis Lionel Bourg, je marche avec lui dans les paysages qu'il aime, ceux de son enfance, de son adolescence, et quelques autres. Il marche aussi dans la peinture, celle de Rebeyrolle notamment, ou dans les nombreux livres qu'il lit avec passion, suscitant entre eux des passages, nous invitant à emprunter des chemins de traverse. Il marche dans sa mémoire ; en cela il y a quelque chose d'autobiographique dans son uvre. Mais il marche comme on arpente, à grandes enjambées couvrant le dernier demi-siècle. Cet aspect est particulièrement sensible dans son dernier livre : L'Engendrement, paru aux éditions Quidam. Mais s'il se promène, en solitaire, dans sa mémoire, dans la géologie de sa mémoire, évoquant superbement la campagne des alentours de Saint-Etienne, réveillant la petite et la grande Histoire, s'il nous livre dans leur brutalité, mais avec tendresse, les propos des siens, il possède aussi ce pouvoir étrange de faire resurgir nos propres souvenirs, même les plus lointains. Grâce à lui, nous retrouvons les cailloux enfouis de notre propre jeunesse. Ecoutons-le.
Alain Roussel : Cher Lionel Bourg, bonjour. Il m'a semblé que le mieux, pour cet entretien, était de commencer par son titre : L'Engendrement. Si je m'en tiens à une définition classique, celle du Robert : « engendrer se dit de l'homme qui produit un enfant ». Or, dans ton livre, le père est très absent. En revanche la mère est présente, souvent jusqu'à l'obscénité certes, mais incluant une sorte de tendresse paradoxale. Pour un écrivain, le titre est essentiel. Il est évident que tu l'as choisi avec beaucoup de soin, préférant « engendrement » que par exemple « naissance ». Peux-tu nous en parler ? Lionel Bourg : L'engendrement, pour moi, inclut la durée. J'ai choisi ce titre pour sa dimension temporelle. Le terme « naissance » me paraissait trop abrupt, plus marqué par l'instant. Dans « engendrement », il y avait la mise en uvre de différents éléments qui vont constituer un être humain, l'idée qu'on n'est pas uniquement engendré par son père. Dans mon cas, ce serait d'ailleurs plutôt par la mère. C'est elle qui me paraît plus décisive, comme tu le soulignais, dans sa présence à la fois obscène et d'une tendresse excessive. L'engendrement, c'est aussi tout ce qui me constitue, le bagage que l'on m'a transmis, c'est-à-dire un milieu social -la classe ouvrière pauvre- et un contexte familial. Mais on est également engendré par l'époque, avec ce qu'elle apportait de nouveau, toutes ces voix qui nous parvenaient du monde par la radio. Nous avons vécu une période charnière où l'Est et l'Ouest, l'Amérique, ont déferlé sur toutes les ondes, dans les journaux, avec la musique et le cinéma. Ces choses-là nous ont ouvert, d'une certaine manière, à d'autres dimensions A. R. : Revenons à ta mère. La place de ta mère est centrale. C'est elle l'initiatrice, c'est elle qui ouvre mais aussi qui ferme. Dans cet « engendrement », c'est elle qui te fait naître à la lecture. Il y a les complicités, les goûts partagés, lisant ensemble Villon dans la cuisine, mais aussi les livres que tu vas aimer contre elle, par réaction, par révolte. C'est elle qui te fait lire Voyage au bout de la nuit, qu'apparemment elle n'aime pas, mais elle sait que toi tu vas aimer, que cela te concerne. Peux-tu nous en dire un peu plus sur cet éveil à la lecture, comment s'est formée, d'une façon plus générale, ta sensibilité ? L. B. : Ma mère, qui n'avait pas fait d'études, éprouvait une espèce de passion pour la lecture. Cela tenait sans doute à son côté romanesque, son amour des mots, du vocabulaire, le plus ordurier quelquefois. Elle manifestait aussi une sorte de béatitude à l'écoute des chansons d'amour. En même temps, elle entretenait un rapport aigu à la littérature, à Faulkner par exemple. Si elle l'aimait tellement en fait - j'en parle dans L'Engendrement - c'est dans la mesure où tous les personnages sont une part d'elle-même, et que c'est elle, la négresse qui trime, elle le petit blanc, elle aussi ce rêve aristocratique du Sud, la violence des propos comme des actes et des sentiments. Son amour de Faulkner, de Dostoïevski également, m'empêchait de lire ces auteurs, qu'alors je rejetais. Mais nous nous retrouvions - Baudelaire, Rimbaud -, ses goûts en matière de poésie auraient-ils été teintés de mièvrerie A. R. : Elle discutait avec toi de Rimbaud, de Baudelaire ? L. B. : Ma mère me chantait des chansons paillardes quand j'avais trois ou quatre ans ! C'était tout un univers. Elle me récitait aussi des poèmes. Il y avait des moments où elle déclamait à travers la cuisine ou en faisant le ménage, avec une sorte de rage. Quand j'étais adolescent, nous discutions beaucoup, au prix d'échanges parfois contradictoires, mais pas seulement. Tu parlais du Voyage au bout de la nuit. Un jour elle me l'a jeté, physiquement jeté, au visage en disant « tiens lis ça, toi, ça te plaira ». J'avais quinze ans. Et j'ai lu Voyage au bout de la nuit. Son rapport à ce livre était contradictoire. Elle y lisait pourtant une sorte d'imposture. Il faut dire qu'elle connaissait le registre ! Elle savait que ce livre allait me plaire. C'était peut-être aussi une manière de me faire réagir A. R. : Et les autres éléments qui ont pu contribué à la formation de ta sensibilité ? L. B. : J'ai été un enfant très solitaire. Je vivais dans une bulle. Après la mort de mon frère -j'avais quatre ans-, je me suis replié, lové sur moi-même. Je ne disais pratiquement rien. On a craint une sorte de paralysie faciale. Je subissais une manière de minéralisation. Je devenais pierre. Et puis, un peu avant la puberté, j'ai changé. Ma sensibilité s'est développée, sous deux aspects. Le premier a été une passion pour la géologie. Je me suis mis à collectionner les cailloux. Pourquoi la géologie ? Parce que les pierres sont mortes, parce qu'elles représentent un passé intangible, que ce sont aussi des traces de vie. Je me suis intéressé très vite aux fossiles, à la paléontologie. Les pierres, ce fut comme un monde à l'abri, plus solide, je ne sais pas. Je me suis toujours interrogé sur ce rapport-là A. R. : Cela avait un aspect à la fois protecteur et apaisant ? L. B. : Voilà. Cela revêtait un caractère apaisant. C'était un univers fiable, solide, sur lequel on pouvait bâtir. Cette passion, je l'ai toujours, intacte. Je cherche encore, non sans fringale, de beaux spécimens ou de simples caillasses. Cela m'autorise une certaine lecture des paysages, je les identifie à leur structure. A vrai dire, je vois le minéral partout, y compris quand j'évoque un arbre. Donc, il y avait ce premier aspect, les pierres. L'autre est qu'à peu près à la même époque, à l'école, je suis devenu insolent, paraît-il. J'avais des problèmes avec les enseignants. Je ne baissais pas la tête quand ils s'adressaient à moi. Or si je ne baissais pas la tête, c'est parce que j'étais terrorisé. A force d'être traité d'insolent, je le suis devenu. A partir de là, moi qui avait été si longtemps muet, je me mis à parler A. R. : On se rapproche de plus en plus de ton travail d'écrivain et là on revient quand même à la mère. Dans ton livre, on sent bien que la mère est la grande pourvoyeuse de mots. Donc je me suis amusé à me dire que s'il y avait là un rapport entre le « cru et le cuit », c'était le cru qui l'emportait, avec toute cette atmosphère de chansons populaires, de chansons paillardes dont je sens fort bien que ça a joué un rôle très fort dans ton écriture. Tout se passe à travers un dialogue paradoxal que tu as avec ta mère, ce que j'ai pu ressentir comme un dialogue de sourds parfois. Tu es certainement devenu écrivain à partir de ces éléments-là, mais aussi à partir d'autres éléments que tu vas nous apporter L. B. : L'influence maternelle a été très prégnante. Simultanément, j'ai rejeté sa langue -assez ordurière, on l'a vu-, vers treize, quatorze ans. Au reste, me mettant vraiment à lire, le beau langage, l'expression riche, pulpeuse, noble m'ont fasciné : exclu de ce domaine, j'ai compris aussitôt que l'injustice sociale s'inscrivait dans la parole. Je n'en ai jamais démordu. La pauvreté, tout un processus de paupérisation sont en jeu dans les mots, la syntaxe, je l'ai vécu, ressenti physiquement, physiologiquement au lycée, confronté que j'étais à des individus -mes « camarades »- ignorant ce problème. Ce fut humiliation. Dès lors, j'ai conçu qu'il me faudrait me réapproprier ce dont j'étais amputé, ce qui peut-être explique mon attirance pour cette langue de haute tenue, celle de Chateaubriand, et celle de Breton, non moins magnifique, marquée de ce qu'il nomma le « signe ascendant », mais capable d'assumer une authentique subversion A. R. : On peut ajouter qu'il y a un côté minéral chez André Breton qui ne pouvait que te séduire L. B. : En effet, il y a un côté minéral chez André Breton. Il a même consacré, comme Caillois, des pages à la magie des pierres. C'est un immense écrivain. En revanche, j'ai mis des années pour accepter la part ordurière de mon héritage. On va peut-être retrouver le rapport à Céline. Ce qui me gêne dans Céline, c'est que l'utilisation forcenée d'un langage populaire, ou argotique, entraîne une dégradation générale de tout. Dans l'argot, même s'il y a de belles choses, ou dans le langage populaire, la tendance générale est à la dépréciation. On sait où a abouti cette dégradation chez Céline. Il m'a fallu du temps avant de trouver un équilibre. Mais, depuis une dizaine d'années, le langage populaire refait surface dans mes textes, sous forme de dialogues. J'introduis du langage parlé, celui de ma mère, de mon père, de telle ou telle personne qui va intervenir dans le corps même du récit, en l'interrompant d'une certaine manière, pour laisser cette langue-là s'exprimer A. R. : A quel moment les mots se sont-ils imposés d'une manière tellement forte que tu n'as pas pu faire autrement qu'écrire ? L. B. : A quinze ans, c'est un peu ridicule, j'ai écrit un sonnet pour dire tout le mal que je pensais -et ma rage, ma révolte- du coiffeur chez qui mon père m'avait traîné pour me faire couper les cheveux, que j'avais longs à l'époque. Je me suis mis ensuite à écrire d'autres sonnets, puis des alexandrins par vagues, à longueur de journée. Au demeurant, ce rythme-là est toujours dans ma tête. Si l'on examine bien ma prose, on s'aperçoit que même les phrases les plus longues sont parfois articulées sur une prosodie héritée de la prosodie classique. Puis en lisant, en écrivant, comme disait Gracq, tout a évolué mais, jusqu'à trente ans, j'ai été un auteur caché. Je dissimulais ce que j'écrivais, j'avais presque honte - une maladie A. R. : Plus précisément, à quel moment es-tu vraiment devenu écrivain, à quel moment as-tu accepté le regard de l'autre en publiant des livres ? L. B. : A part un livre publié par Jacques Brémond, Contre nuit, je n'ai vraiment commencé à publier que vers la quarantaine. Je me cachais toujours ! Puis finalement j'ai admis le fait d'être quelqu'un qui écrivait. J'ai admis l'acte d'écrire. J'ai conquis un peu de certitude, même si je doute toujours. Il faut toujours douter quand on écrit. Il n'y a pas si longtemps que je me reconnais vraiment comme écrivain. J'ai pu me consacrer davantage à mon travail d'écriture, me lancer dans des entreprises de prose, des textes plus longs, plus élaborés. M'éloignant des rivages de la poésie au sens strict, j'essaie de la faire vivre au sein d'une langue qui s'apparente à ce que l'on appelait autrefois les « rêveries », la méditation. Je crois beaucoup à cette généalogie littéraire, à cette branche difficilement identifiable de la littérature dont Breton disait que c'est sur elle qu'avait pu fleurir la poésie : il parlait de Rousseau, bien sûr. C'est ce même courant que l'on retrouve avec Nodier, avec Nerval, plus près de nous chez Breton, Leiris. Et aujourd'hui, les écrivains qui me touchent le plus s'inscrivent dans cette lignée-là A. R. : Tu as un rapport charnel à l'écriture qu'on retrouve dans la plupart de tes livres L. B. : L'écriture m'est une attitude physique, qui implique le corps, la voix, le fait que je reprenne toutes les phrases à voix haute, que j'essaie de les malaxer, en souffle, en bouche, quitte à les éprouver par la marche même. C'est un rapport physique, sensible, pas très éloigné de l'amour en somme. Il y a des moments d'intensité, presque de brutalité. On essaie de se lever à l'intérieur de la durée A. R. : Il y a encore un élément qui me semble important : c'est ton rapport au temps, on y reviendra, et à l'espace. Tu es né à Saint-Chamond, dans ton livre il y a une façon que je trouve magnifique de parler des paysages qui sont ceux de ton enfance et de ton adolescence. Je voudrais que tu évoques un peu plus cet aspect-là L. B. : Le territoire est important. Celui dont je parle dans mes livres relève de la campagne, le plateau d'Essalois par exemple. Il y avait un château en ruine qui dominait la Loire et une île mystérieuse qui m'attirait lorsque j'étais adolescent. Il y avait une espèce d'espérance ou de rêve, et ces paysages m'ont marqué définitivement. Quand je vivais à Lyon, j'ai rencontré ma compagne actuelle, et l'une des premières choses qui m'est venue à l'esprit a été de l'emmener dans cette campagne que je n'avais pas vue depuis des années. C'était comme si le bonheur amoureux me permettait d'être de nouveau en accord avec ces paysages. Je suis revenu vivre dans cette région de mon enfance. Mais j'assiste à la fin d'un monde A. R. : C'est peut-être l'occasion d'aborder en même temps les aspects historiques justement. Précise-nous ce que tu entends par cette fin d'un monde L. B. : Quand je dis « j'assiste », c'est presque au sens médical. Le monde auquel j'ai appartenu, dans lequel je suis né, est un monde qui meurt. C'est la classe ouvrière traditionnelle, enracinée dans une certaine pauvreté, avec ses traditions, ses limites, mais aussi sa chaleur, sa solidarité. Tout cela a volé en éclats avec le développement du capitalisme. Or il se trouve que les derniers représentants de cette génération -oncles, parents plus lointains- ont plus de 80 ans. Ce sont les derniers d'une lignée. Chaque fois que quelqu'un meurt -les miens sont maintenant presque tous morts-, c'est un pan de l'Histoire qui s'éteint pour moi. Un pan de cette classe sociale qu'on ne verra plus. J'ai l'impression que je suis né sur ça, contre ça, avec ça. Peut-être suis-je revenu à la fois pour les paysages et pour ce monde-là, pour être présent à sa fin. Ensuite, je crois que je vais partir A. R. : Je voudrais terminer sur deux éléments. Le premier c'est que, dans ce livre notamment, tu es capable de faire resurgir chez le lecteur ses propres souvenirs d'enfance et d'adolescence. Par quel miracle de l'écriture parviens-tu à provoquer chez l'autre cette introspection, en tous cas que moi j'ai eu de revisiter tous les moments de ma jeunesse ? C'est les mêmes repères dans des lieux différents L. B. : Je projette le film, surtout dans L'Engendrement. C'était déjà le cas dans Montagne noire. On appartient à une génération assez particulière, qui a basculé à une époque que je situe aux alentours du début des années 60. Beaucoup de choses, comme on le disait en commençant, ont déferlé, grâce à la musique, le cinéma C'est un univers qui est très bien rendu par les chansons d'Eddy Mitchell, « La dernière séance », tu sais, l'époque des blues jeans, du rock 'n' roll, comme de Luis Mariano, de Ferré, de Brassens, tout cet apport extraordinaire, ce déferlement. Dans L'Engendrement, j'ai essayé de rendre cette époque présente, individuellement présente. Il y a le tour de France, il y a le rock, la guerre d'Algérie. On entend Gene Vincent, Elvis Presley, Jerry Lee Lewis, De Gaulle, Eddy Cochran. D'un coup, je découvre le blues. On voit des femmes hallucinantes sur les écrans. D'où ces accumulations, ces images qui déferlent, ces flashes. Une bande-son. Une bande d'images, d'actualités de ces années-là. Le tout emporté par la prose A. R. : Je vais donc en terminer, Lionel, avec une toute petite question : et la neige, parce que c'est un mot qui revient souvent ? L. B. : (Rires) Et la neige ? J'en parle tellement souvent. Je crois que je ne guérirai jamais de cette beauté fabuleuse qui tombait. Cela m'émerveillait. Il y avait cela, une sorte de paix, quelque chose de miraculeux, lié sans doute à une certaine imagerie de Noël, du chagrin, n'empêche, la pureté, la candeur. Et le silence -un silence de mort, peut-être, mais de mort douce, acceptée. Un grand linceul d'inquiète mais apaisante mélancolie sur le monde. Rainer Maria Rilke, à la fin des Élégies de Duino, parle du bonheur d'une chose heureuse, quand elle tombe -et c'est encore, c'est déjà, c'est aussi la mort. La neige .