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Ron Butlin - Entretien avec Delphine Heitz, Sofa

Avez-vous le sentiment d'être un auteur “sombre” ?
Peut-être mais je préférerais qualifier mon écriture d'intense. Certes, j'explore les aspects les plus sombres de la nature humaine, mais c'est le cas de tout écrivain qui tente d'atteindre et d'exprimer une vérité humaine. Comme de nombreux adolescents,j'avais tendance à confondre dépression et profondeur - si ce que j'écrivais était déprimant, c'est que je devais être profond ! J'ai mis un certain nombre d'années à comprendre cmbien unpeu de légèreté dans l'approche peut parfois atteindre directement le cœur du sujet avec beaucoup plus d'efficacité.

On dirait que pour vous la liberté n'est qu'une utopie ?
Je suis tout aussi concerné par la nature de nos pulsions internes que par les pressions extérieures plus conventionnelles sous lesquelles nous vivons. Je ne pense pas vraiment qu'il puisse exister quelque chose comme la liberté absolue, puisque nous naissons dans une situation historique, une famille, et passons le plus clair de nos vies à établir des relations qui, tout en nous enrichissant, limitent notre liberté. Chaque individu est le point de rencontre unique d'une somme de relations - sans ces relations, il n'y aurait pas de véritable individu, mais seulement une masse d'isolement sérieusement à la dérive dans un monde dépeuplé ! Quand les gens parlent d'une politique de liberté, je pense que je préférerais être libéré de la politique.

Dans ces deux livres, vous décrivez aussi le désir comme un sentiment destructeur. Comme toute énergie humaine, le désir peut être à la fois positif et négatif, créatif et destructeur.
Habituellement dans le monde embrouillé des êtres humains, il est un peu des deux. Le désir de boire de Morris est un aspect de son attirance pour l'autodestruction (et un désir de s'anesthésier d'une douleur qu'il ne supporte plus de ressentir). Son désir d'amour, envers sa femme Mary et ses enfants, est une force créative qui l'anime, potentiellement curative. Le contraste entre ses deux aspects du désir est le conflit qui engendre son histoire. Dans Visites de nuit, Tante Fiona est quelqu'un qui tente désespérément de surmonter ses désirs, au point de tuer les autres, ou elle-même. Elle a tout d'une âme perdue. Malcolm désire une vie passionnée - il est trop jeune pour savoir autre chose. D'où la force et la puissance de son désir. Les enfants atteignent souvent ce que les adultes sont incapables d'accomplir.

Quels sont les auteurs avec lesquels vous vous sentez des liens“familiaux” ? Avez-vous ressenti le besoin de “tuer” certains de ces “pères” ?
Aucun besoin de tuer des écrivains - la plupart de ceux que j'aime sont déjà morts ! Les auteurs que j'aime - j'hésiterais beaucoup à me considérer, même de loin, relié à eux, ils sont trop importants - sont des gens comme Dickens, Balzac, Dostoievski, Tolstoï, Proust, Tchekhov, Jean Rhys, Carson McCullers, Graham Greene, Alasdair Gray, Stanislas Lem, Updike.
Avant de trouver ma propre voix -une voix constante, et je l'espère, constamment en développement - je me suis appliqué, consciemment et inconsciemment, à imiter, très mal, certains auteurs. En particulier dans ma poésie : Shelley, Keats, Dylan Thomas, Wallace Stevens, Baudelaire. Aujourd'hui, il y a le danger supplémentaire de me parodier moi-même ! Plus on écrit, plus écrire devient difficile. Il faut creuser de plus en plus profond.
J'ai probablement été tout aussi influencé (ou plutôt, stimulé) par la musique classique. C'est une véritable passion pour moi et je suis convaincu que si j'ai acquis le moindre sens poétique et de la structure narrative, je l'ai appris en écoutant Bach, Haydn, Bartok et les autres.

Les portraits de vos personnages devraient ravir Freund. Vous intéressez-vous à la psychanalyse ?
Oui, j'y vois la métaphore la plus fascinante de l'esprit humain. Bien que je n'aie moi-même jamais suivi une psychanalyse, j'ai à une certaine période de ma vie, beaucoup lu Freud, Jung, R.D. Laing et compagnie. Pour moi, la psychanalyse est une branche de la philosophie - une branche très vivante.
(traduction Judith Steiner)
Irvine Welsh à propos de Ron Butlin
Interview de Delphine Heitz, Sofa, Juin 2005

A la lecture du Son de ma voix et de Visites de nuit, Ron Butlin s'impose comme un des grands auteurs écossais d'aujourd'hui. D'après vous, pourquoi ne bénéficie-t-il pas de la notoriété qu'il mérite ?
Je suis d'accord. C'est un des grands auteurs écossais, on devrait mieux le connaître. Je ne sais pas à quoi ça tient. Peut-être parce que chacun de ses livres est différent, autant dans le contenu que dans le style. Ce type d'écléctisme devrait être considéré comme une qualité chez un écrivain, mais l'édition est désormais tellement conditionnée par le marché, et il est difficile à caser dans un tiroir précis.

Cela dit, peut-on parler d'une littérature écossaise ?
Oui. Elle est discrète, et différente de la littérature anglaise comme la littérature irlandaise diffère de la production américaine.

Comment avez-vous découvert Ron Butlin ? Qu'est-ce qui vous a donné envie de le défendre ?
On m'a offert un exemplaire du Son de ma voix et j'ai trouvé que c'était un livre exceptionnel, l'œuvre, d'un grand écrivain. Je voulais en parler en bien queque part, et l'occasion s'est présentée quand le Village Voice de New York m'a demandé un papier sur mon œuvre de fiction injustement ignorée préférée.

A première vue, vous êtes le contraire de Ron Butlin : plusieurs de vos livres sont des best-sellers, et depuis trainspotting, vous êtes devenu une icône pour la jeune génération. Mais en un sens, vous pourriez être des frères en littérature : vous êtes tous deux attirés par la part sombre des gens et par la lutte permanente entre l'autodestruction et l'instinct de survie.
Je me sens des affinités littéraires avec Ron. Nous venons de la même ville et partageons pas mal de thématiques. Je pense que les aléas du marché, comme l'avènement d'un succès “culte” relèvent toujours un peu de la loterie. Si cela vous arrive, c'est formidable, mais cela ne sera jamais une raison d'écrire.

Pensez-vous que le fait de devenir un écrivain célèbre influe sur votre travail et votre façon de l'aborder, comme le dit Martin Amis ?
Ou est-ce que c'est du baratin ? Je suis sûr que cela a changé la façon dont Martin Amis se voit lui-même comme son propre travail. Je ne fais pas attention à ce qui s'écrit sur moi et je ne me préoccupe pas de moi-même quand j'écris. Ce avec quoi je suis d'accord, c'est que quand vous avez de l'argent, qu'on vous fête et que vous commencez à fréquenter des cercles différents, vous avez intérêt à vous surveiller. Personnellement, j'ai remarqué qu'un abonnement à Easter Road [stade de foot d'Edimbourg, Ndlr] et une carte de membre de l'équipe de quiz du pub du coin aident à garder les pieds sur terre.
(traduction Judith Steiner)
6/09/08
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