Dans un grand plasticage sensoriel et formel, Braverman invente le poème tragique moderne.
Par Aude Walker, Technikart, mai 2006
C'est une honte ! On nous a laissés un quart de siècle à vivre comme ça, sans savoir que Kate Braverman existait. L'année dernière, lorsque Quidam décide de publier en France Lithium pour Médée, le premier roman (1979 !) de l'auteur californien, elle leur répond : « J'ai toujours voulu être d'avant-garde, mais vingt-cinq ans, c'est plus que ce que j'avais prévu. » Pour le coup, au milieu des années 70, Kate Braverman l'était d'avant-garde. Fille d'une beatnik clochardisée et d'un joueur maniaque, elle est l'une des rares femmes à s'être frottée de près à la scène punk de Los Angeles et à avoir écrit sur le sexe, le crime et la drogue. Militante politique active à Berkeley, elle se livre à des performances poétiques hallucinées avec Exene Cervanka, le leader de X, et copine avec les drogues. Lithium pour Médée est donc une plongée dans le L.A. de ces années-là. Rose, jeune femme « aux ailes cassées », y partage son temps entre le cancer de son père, l'hystérie de sa mère, ancienne pute beatnik, un ex-mari impuissant accro à Star Trek et Jason, peintre queutard qui la rend accro à la cocaïne, fée blanche qui la fait « flotter dans le ventre d'un nuage ». Dans un grand plasticage sensoriel et formel, Braverman invente le poème tragique moderne. Cinq adjectifs par phrase, répétitions obsessionnelles, envolées lyriques : ce livre est à l'opposé du réalisme américain qu'il est de bon ton d'aduler ici-bas. Mais Dieu que c'est beau. Aude Walker