Un an après la découverte de Ron Butlin grâce à Irvine Welsh et à la parution tardive du Son de ma voix, on plonge en apnée dans son nouveau roman, Visites de nuit, où l'écrivain dépasse le statut de révélation pour s'affirmer comme un des grands.
Par Delphine Heitz, Sofa, printemps 2005
Choisir le roman de 2004 ? Parmi les finalistes, sûr qu'on trouverait Le Son de ma voix de Ron Butlin, préfacé, et ce n'est pas un hasard, par son compatriote écossais Irvine Welsh (Trainspotting entre autres). Ecrit dans les années 80, le roman subjugue par sa puissance de percussion et sa grâce. Le Son de ma voix, est celle de Morris, cadre à la vie apparemment lisse comme une publicité Ricoré : un bon boulot, une femme aimante, deux jolis enfants, une maison dans une banlieue résidentielle charmante Et pourtant, Morris boit. Sans cesse. Le Son de ma voix n'est pas tant le récit d'un alcoolique que celui d'un homme trop lucide pour qui le bonheur marketé des années Thatcher n'a ni saveur ni relief. Ron Butlin explore cette fêlure avec génie et humanité, oscillant sans cesse entre gravité et humour.
Evidemment, on attendait de pied ferme Visites de nuit, nouveau roman de Ron Butlin. Le talent de l'auteur ne se dément pas. La première page happe immédiatement. Un homme qui se meurt dans son lit. Clin d'il ou rémanence culturelle, la scène n'est pas sans évoquer celle d'ouverture de Citizen Kane.
Visites de nuit, c'est l'histoire de deux deuils, de deux êtres qui tentent de tenir à distance la douleur. Il y a Malcolm, petit homme de presque dix ans et Tante Fiona, la sur de sa mère. Le premier vient de perdre son père, un presque héros à ses yeux, que la maladie avait transformé en étranger lui volant jusqu'à son odeur. La seconde a perdu sa mère - femme perverse qui a tout fait pour gagner la haine de ses filles - des années plus tôt et a depuis transformé la demeure familiale, sinon en hospice, du moins en mouroir. Avec sa mère, Malcolm part habiter à Edimbourg chez Tante Fiona, autoproclamée sa tante préférée. Malcolm devient la force vive de cette maison où les résidents ont déjà gagné le statut de fantômes, reclus derrière la porte de leur chambre, leurs souvenirs ou leurs absences. Des présences que Malcolm ne doit pas déranger : la vie pourrait agacer la presque mort. Ron Butlin, au travers d'une construction savamment maîtrisée, alterne le récit de Malcolm et celui qui nous plonge dans l'univers de Tante Fiona. Malcolm, c'est la voix de la promesse, de la spontanéité et parfois même de l'humour, de la lucidité enfantine qui comprend qu'il y a quelque chose qui cloche au royaume des adultes. La voix de Malcolm est une voix qui se parle à elle-même, un discours qui se voudrait performatif, comme si la parole pouvait en s'énonçant changer les choses : « A partir de maintenant, si tu arrives à tout garder dehors, la douleur n'existera pas. » Pour ne plus souffrir, pour ne plus vivre das la perte de son père et la tristesse de sa mère, Malcolm a décidé de vivre dans le reflet de sa prope vie. S'il reste dehors, il ne se noiera pas, il restera sauf.
A l'inverse, Tante Fiona, elle, se noie mais ne le voit pas. Ou si peu. La nuit, elle lutte pour ne pas s'introduire dans la chambre d'une des résidentes, s'agenouiller à son lit pendant que la vieille femme dort ou divague dans les limbes de ses absences. Et de rejouer la mort de sa mère, une femme que cette fois elle aimerait. Tante Fiona, depuis longtemps ne s'écoute plus par peur d'entendre trop fort ses démons. Pour les faire taire, lorsqu'elle ne relit pas avec une folie certaine la Bible, elle tente de maîtriser chaque minute de sa vie, de ne pas laiser place au vide. Bientôt, c'est aussi la chambre de Malcolm qu'il ira visiter. Ron Butlin, humaniste singulier, traque la poésie des êtres dans leur noirceur. Là où elle est encore pure. L'écrivain ne verse pas dans l'exercice facile et souvent égoïste de la compassion mais nous entraîne dans le chemin de la compréhension. Visites de nuit, c'est simplement la preuve de la grâce littéraire. Delphine Heitz