Une entrée fracassante en littérature
Par Anne-Sophie Demonchy, lalettrine.com, 21 novembre 2009
David M. Thomas est un écrivain, à coup sûr. Un plat de sang andalou est le premier volet d'une trilogie retraçant la guerre civile qui déchira l'Espagne opposant les Républicains aux troupes franquistes.
D'emblée, en lisant ces pages très fortes, qui se situent au fin fond de l'Andalousie, à Almeria, on pense à la longue tradition littéraire inspirée par la guerre d'Espagne, de Malraux à Hemingway, en passant par Arthur Koestler ou George Orwell, et plus récemment Javier Cercas et Bruno Arpaia.
Au-delà de ces influences prégnantes, Un plat de sang andalou est une uvre originale. David M. Thomas est Gallois, engagé politiquement : il a participé à la grande grève des mineurs en Angleterre dans les années 1980. Cette révolte est évidemment perceptible dans ce roman, écrit en français. La langue est ce qui distingue véritablement D-M. Thomas : dans un petit village d'Andalousie, Almaria, il met en scène des résistants venus de différents pays et se comprenant pourtant parfaitement. En effet, l'auteur joue avec les mots, mélange les langues, les superpose : « Souviens-toi bien de ce brassage chromatique. Souviens-toi aussi que s'il n'est de couleur unique, il y a bel et bien un sentiment unique, celui de la menace intemporelle : Lasciate ogne speranza, voich'intrate. Sinon c'est une voix biblique qui gronde : ne mets pas les pieds ici si tu ne veux pas mourir, toi qui n'as jamais connu la soif. »
Le narrateur, fils de docker londonien, quitte son pays pour rejoindre un petit village en Andalousie où s'organise la résistance espagnole. Il fait ainsi la connaissance du Jefe (le chef de la brigade), d'un transfuge de la Luftwaffe, d'un soldat italien et d'une réfugiée de Malaga. Beau mélange cosmopolite ! Et bavard qui plus est ! Dans ce roman, on parle, beaucoup pour partager ses angoisses, blaguer, s'engueuler sur tout et sur rien Même quand il est censé ne pas parler, le narrateur, tout en fournissant des efforts physiques, continue inlassablement de se parler : « Nouvelle bordée de feu venant des bancs de sable. Ils vont pas tarder à se lancer à l'assaut. Tu vas leur tirer dessus et puis quoi ? Tu continueras. Et l'adversaire, il faudra combien de temps pour digérer la surprise ? Dix secondes pour se mettre à couvert. Dix secondes de jurons. Dix secondes pour repérer la source du feu. Dix secondes pour rendre le feu. Merde quarante secondes. Faudra courir vite, les gars. [ ] Cinq minutes. Oui, cinq minutes. Ils ne m'auront pas, les enculés. Il ne m'auront pas. Increvable que je suis. Increvable.
Un crépitement de fusil-mitrailleur, interrompu, mais merde c'est le flanc gau, hé merde, FUEGO-o-o-o-o-hijo'-o-o-o-deppputa-a-a-a-a Verd-d-d-i-i- il ét-t-t-ait où put-t-tain Solena-a-a-a-a-a-a-a. »
La parole libère, unit et tente d'effacer le sentiment de solitude qui habite les personnages face à leur destin.
David M. Thomas signe ici son premier roman mais fait une entrée fracassante en littérature. S'éloignant de l'écriture réaliste traditionnelle ou du roman introspectif, l'auteur ouvre une nouvelle voie, originale et puissante.