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Résistance à un présent abrutissant
Par Jérôme Lebrun, Artpress n°353, février 2009

Rolf Dieter Brinkmann est un auteur méconnu en France. En Allemagne, une grande partie de son œuvre est publiée et connaît un certain succès - posthume, puisqu'il est mort jeune, à 35 ans, fauché en traversant une rue, à Londres, en 1975. De cette vie brève, il est resté des cahiers, dont ceux de Rom, Blicke publié en 1979. Trente années plus tard paraît cette première traduction française, Rome, regards, qui nous fait accéder à 400 pages de cette œuvre singulière, sans rien en perdre.
Rome, regards correspond à une période (octobre 1972 - janvier 1973) où Brinkmann est pensionnaire à la Villa Massimo, équivalent allemand de la Villa Médicis. Il relate son voyage en Italie, qui n'est pas motivé par l'amour de la culture italienne - il n'y va pas avec le Voyage en Italie de Goethe dans la poche, remarque Thibaut de Ruyter, grand lecteur de Brinkmann, et préfacier de ce livre. Les détails biographiques que nous livre ce recueil de lettres, de réflexions, de choses vues, ont peu à voir avec la grandeur littéraire : son fils malade (...), le manque d'argent, l'absence de soutien dans son travail. Son voyage à lui est, de fait, motivé par une nécessité triste à crever : avoir une pension assurée pendant trois mois, dont il envoie une grande partie à Maleen, sa femme, restée à Cologne avec l'enfant. Des conditions plutôt misérables, qui ont constitué la matière de son écriture.

Une écriture du quotidien

Dans ces pages tapées à la machine, Brinkmann insère des photographies prises par lui - lors de ses fréquents voyages - ou découpées dans les journaux, des images publicitaires, pornographiques, des cartes postales, des pages de livres en allemand, des cartes routières, des horaires de train, des plans dessinés, qui sont les éléments d'une géographie personnelle. L'édition française, à son tour, en reproduit rigoureusement la forme et, par conséquent, le rythme. Cette forme est importante parce qu'elle évite au texte de devenir discours, lui sert de contrepoint visuel : avec ces collages, Brinkmann juxtapose des aspects de la réalité. Il collectionne, mais sans adhérer aux images : il n'est pas fasciné, il n'acquiesce pas, et peut-être est-ce là une manière d'affirmer que le monde n'est pas aussi intelligible qu'on voudrait le croire. Brinkmann tire de l'observation du quotidien sa compréhension de la condition de l'homme moderne. Les comportements en disent suffisamment ; au-delà, écrit-il, vouloir comprendre est une erreur, « une chose extrêmement tranchante et pointue ! À quelle ablation se livre-t-on là ? » Oscillant entre maïeutique et ventriloquie, il tente de développer, par l'écriture, une résistance à un présent abrutissant. Mais dans ce pays dont il ne parle pas la langue, il se sent souvent seul : « Étonnant, le nombre de gens à se préoccuper du passé de manière critique, comme s'il pouvaient l'inverser, le modifier, dans l'espoir de changer le présent et se transformer eux-mêmes ; j'ai une dent contre la critique ; au lieu de se pencher justement sur le présent ; chacun vit et subit le présent. » Parmi ses voisins, les autres pensionnaires avec lesquels il ne se trouve décidément aucune affinité - les « pingouins démerdards », dit-il, pour souligner cruellement leur vie de parasites improductifs - il mène une approche hypothético-déductive nerveuse dont il tire d'étonnantes réflexions : « La relation entre l'odorat et la sexualité : il est prouvé que l'odorat baisse en milieu urbain, on constate en même temps que le sexe diminue quand l'odorat fait défaut (ou bien on se trompe en pensant que l'homme, qui n'est pas déterminé comme un chien, ne connaît pas sa vitalité par les sens, l'odorat en ce cas ?) - donc : excitation artificielle du sexuel, un dressage à la pure réaction. Alors, c'est quoi tout ce radotage autour de la spontanéité dans ce cas ? Et autre chose qu'il faut tout autant méditer : la relation entre la capacité à endurer le bruit et l'intelligence, les autres, les imbéciles, les abrutis supportent davantage : je dirais, belles perspectives pour la moyenne dans les prochains temps. (Et c'est pour cette moyenne-là qu'interviennent encore les artistes intellectuels ? Au lieu de s'engager enfin et radicalement pour l'intelligence et le renforcement de l'intelligence qui ne cesse de régresser ?) »

Un enseignement du regard
La lecture de Brinkmann peut vous dégoûter d'une littérature qui expose la misère de la condition d'écrivain hors de toute mondanité. Or, cette existence famélique, consacrée à écrire ce que peu de gens liront, est aussi ce qui en fait la force. Si sa lecture peut avoir un intérêt, il semble que ce soit de nous inciter à douter davantage, de participer à ce « renforcement de l'intelligence ». « J'aurais souvent voulu avoir un professeur qui m'aurait enseigné les choses avec circonspection, dureté et exactitude. Aussi, je suis contraint de me faire péniblement la leçon à moi-même. [...] Plus je comprends toutes les relations des choses entre elles, plus je les vis avec mes sens et plus radical devient le repli sur moi-même. Il n'y a plus rien à attendre. - Il n'y a plus rien que des prédicateurs professionnels de l'espoir pour échauffer encore les gens avec des paroles de maculature. » Un tel professeur, on ne le trouve jamais. Mais à force de regarder, de croiser les regards... et de faire cet effort supplémentaire d'écrire, Brinkmann parvient néanmoins à ne verser ni dans les rires ni dans les pleurs.
Jérôme Lebrun

1/02/09
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