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Avec toute ma rage
Par René Fugler, les Dernières Nouvelles d'Alsace, 11-01-09

Il n'est pas rare que de « petits » éditeurs prennent des initiatives courageuses. Quidam s'est ainsi lancé dans une aventure assez folle : la publication de « Rome, regards », d'un écrivain guère connu jusque-là en France, l'inclassable Rolf Dieter Brinkmann, mort en 1975 à 35 ans.

Il s'est fait renverser à Londres alors qu'il venait de participer à un colloque sur la poésie à Cambridge. Il avait tout récemment publié un recueil de poèmes, Vers l'Ouest 1 ' 2 (« Westwärts 1 ' 2 », non traduit), considéré comme une des oeuvres les plus fortes de l'écriture poétique contemporaine en Allemagne. Un roman l'avait fait connaître en 1968, il avait paru en France trois ans plus tard sous le titre La Lumière assombrit les feuilles chez Gallimard. Brinkmann avait aussi entrepris de faire connaître les écrits de la Beat Generation américaine. Une nouvelle édition de Vers l'Ouest, un coffret de cinq CD - des enregistrements faits par lui-même en 1973- et un film viennent de le replacer dans l'actualité. Rome, regards a été publié après sa mort à partir de trois gros cahiers fabriqués avec beaucoup de minutie et de rage par Brinkmann lors d'un séjour à la Villa Massimo, l'équivalent allemand de la Villa Médicis, de l'automne 1972 à l'été 1973, avec des escapades vers un village de montagne. Son projet était d'écrire un autre roman mais sa bourse lui permettait surtout de subvenir pour sa part aux besoins de sa femme Maleen et de son fils restés à Cologne. En fait, il a consacré son temps à rédiger frénétiquement des lettres. Celles qu'il a envoyées à Maleen constituent l'essentiel de cet assemblage, avec d'autres qu'il destine à des amis, des écrivains et un peintre.
Déprimé à Rome
Ce sont de très longues lettres, interrompues, reprises, commentées. Il y colle des photos -il en prend inlassablement- des cartes postales, des images découpées, des plans surchargés de notes. Ils sont reproduits dans le livre. Il raconte son quotidien, y mêle des souvenirs, des lectures, relate ses explorations de Rome, s'énerve contre les autres invités de la Villa. Rome le déprime, il y circule pourtant avec une constante curiosité et une intense attention aux détails. Il se voit au milieu de... ruines de ruines, le comportement des jeunes mâles romains l'exaspère, trop de papiers sales traînent dans les rues. Il regrette les belles plaines de l'Allemagne du nord. Sa mécanique cérébrale tourne à plein rendement. Les réflexions sur l'Individu écrasé par la multitude alternent avec les questions sur ses relations avec Maleen, ses considérations sur l'activité littéraire se recoupent avec de rudes appréciations des idées ou attitudes de ses correspondants. Des moments de tendresse ou d'émotion devant un ciel nocturne ou un refuge de végétation montrent à quel point ses fureurs trahissent une extrême sensibilité malmenée par son expérience de la « médiocrité présente ». Tout cela ne se lit et ne se regarde pas d'un trait, mais on se laisse toujours reprendre par cette ébullition incessante et cette prose haletante. C'est Martine Rémon qui a pris sur elle de faire pour le lecteur français la longue et tumultueuse traversée de ces cahiers. Elle a déjà réussi pour Quidam la difficile traduction des Inachevés de Reinhard Jirgl.
René Fugler

29/01/09
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