Une frénésie d'écriture
Poète d'avant-garde (situons-le approximativement entre « beat » et « pop », Rolf Dieter Brinkmann meurt bêtement d'un accident en 1975, à 35 ans. Lors d'un sjour à la Villa Massimo à Rome, et à la Casa Bali à Olevano (équivalents allemands de la Villa Médicis), se tournant vers la prose - il avait déjà publié un roman et des nouvelles -, il avait entrepris de tout enregistrer de ce qu'il voyait, ce qui donne cet énorme et passionnant journal, souvent pléthorique : notations et descriptions, lettres à sa compagne restée en Allemagne ou à des amis, suites de cartes postales avec textes maunuscrits au dos, photos personnelles, cartes routières et itinéraires, dont un éditeur a le courage de publier une visiblement excellente traduction française qui devrait retenir l'attention.
Par Pierre Pachet, la Quinzaine littéraire n° 979, 1/11/ 2008
Brinkmann désirait-il publier cet ensemble (paru en Allemagne dès 1979 chez Rowohlt) ? En tout cas il aspirait évidemment à trouver là un nouveau moyen d'expression à la fois pour sa sensibilité, et pour la réalité du monde d'aujourd'hui. Les phrases écrites y débordent fréquemment les capacités de la lecture, comme la réalité du monde pensé et perçu déborde les capacités de la conscience. Et le livre, s'il fut conçu comme tel, n'est autre que la reproduction et la transcription de trois gros cahiers écrits entre octobre 1972 et janvier 1973 dans une sorte de frénésie d'écriture, chaque journée ou moment de journée donnant lieu à des dizaines de pages compactes, pressées, enchevêtrées, et par moments étrangement lumineuses.
Ces pages, Brinkmann ne les écrit pas que pour lui-même : il les adresse, il sollicite sans modration l'attention de maaleen (qui s'occupe de leur fils Robert, affligé d'une sorte de lésion cérbralke depuis sa naissance, ou d'une forme d'autisme). Cette demande exigeante est baignée de tendresse et d'affection, d'un mouvement conjugal et érotique qui appelle le corps de sa femme, mais aussi l'intimité du foyer, de la vie commune, et qui s'éveille aussi bien quand il observe les chats qui entrent et sortent du jardin de la villa et de sa chambre. L'amour sexuel et sa tendresse, la vie vraie et la vitalité, la lucidité, la force exigeante du moment présent et réel, Brinkmann ne veut jamais les oublier, et ce désir colore sa prose néanmoins encombrée par des spectacles et des sensations qui évoquent le contraire et qu'il ne peut s'empêcher d'accueillir dans sa pensée, son corps et sous sa plume (ou son appareil photo). Il veut protéger sa conscience vigile et vigilante de la masse, des groupes (passants, jeunes agglutinés dans les rues, artistes, écrivains et fonctionnaires de la culture qu'il est contraint de côtoyer) et de la pression d'un monde qu'il considère avec une détestation rageuse et souvent enfantine comme dégradé et étouffant, mais cette masse d'objets, de vues et de gens, il la disloque en fragments précis dont le défilé constitue son texte.
Ces « regards » sur Rome présentent donc l'inverse du voyage allemand vers l'Italie tel que la tradition littéraire l'a constitué, empreint d'une admiration nostalgique pour la lumière du Sud et la beauté clasique révélée par les vestiges du passé (Gothe). De son propre aveu, Brinkmann est un Allemand du Nord qui se sent mieux dans la lande sablonneuse et balayée par le vent que sur des collines ou dans des ruelles méridionales où le linge sèche aux fenêtres.
Allemand du Nord : c'est ce qui l'apparente à l'un de ses auteurs favoris, le romancier Arno Schmidt ; et cela surtout en vertu de leur conception commune de ce qu'est la perception (il lui emprunte aussi certaines habitudes de ponctuation et de typographie). Après le péfacier de Brinkmann, Thibaut de Ruyter, citons Schmidt (dans Scènes de la vie d'un faune, tr. J.-C ; Hémery) : « Mavie ?! Ma vie n'est pas un continuum !... Une sucession d'instantanés scintillants, en vrac. » Pour écrire la vérité de la perception, ne pas l'homogénéiser ni la conformer à des conventions psychologiques, Brinkmann exerce une sorte de continuelle vigilance qui lui permet de ressaisir la simultanéité et le feuilletage de la vie mentale, comme dans c moment de révélation prosaïque dans la cuisine : « Je m'assieds à la table, sans penser à quoi que ce soit pendant un long moment, jusqu'à ce que je réalise dans le calme que tout ce tempes durant, j'avais entendu le gargouillis dans les conduites du chauffage derrière moi.»
Parce qu'il sait voir ainsi, et regarder son propre regards pour en restituer la vérité, Brinkmann peut - dans l'agitation, la rêverie, le pessimisme - s'adonner à « une perception qui ne cesse de voir la rupture, l'épouvantable accumulation des déchets au fil de l'Histoire, les rites ridicules, les ruines ridicules, certes considérées un jour comme grandioses et qui endormaient». De là la beauté parfois épuisante, souvent exaltante, des descriptions de vues du train, de scènes kaléidoscopiques lors de promenades. « Impressions isolées, cut-ups » (la référence que fait l'écrivain à la technique de Burroughs est ici tout à fait appropriée). «L'énorme laideur du présent» parsemé de «gravats historiques» - c'est de l'acuité du présent que Brinkmann est avide, du réel inapaisé, en proie à une puissance de destruction, d'accumulation, de multiplication - se transfigure sous nos yeux en une richesse vitale, précipitée, visionnaire. Le livre est marqué par la douleur - douleur de l'enfant au cerveau atteint, de la destruction à l'uvre, simple douleur de voir, et cependant il atteint comme sans le vouloir à une surprenante beauté. «Par trop souvent j'aimerais ne plus voir, la simple vue sur le décorum miteux du présent est déjà une souffrance - le soir, j'ai traversé le pont de la gare Tiburtina : j'ai reculé d'un pas - végétation rabougrie, lambeaux de papier sur les murs et les maisons, ordures et oppression des grands blocs dans la lueur basse des lampadaires.»
Pierre Pachet, la Quinzaine littéraire n° 979, 1/11/ 2008