Quand un roman est un roman
Par Michel Marmin, Éléments n° 122, automne 2006

Le pilon qui donne son titre au roman de Paul Desalmand, c'est le sort qui attend chaque année, en France, des centaines de milliers d'ouvrages, neufs et jamais lus pour la plupart : un gigantesque broyeur où s'achève leur destinée. Car chaque livre est une personne, indépendante de son auteur : il a sa propre histoire.

Celle-ci sera terne et éphémère quand le libraire, négligeant de le sortir de son carton, le retournera à son expéditeur qui, illico, l'enverra donc finir ses jours au pilon, ce Moloch des temps modernes. Mais il est des livres dont l'existence aura été riche en péripéties et en rebondissements. C'est justement le cas de celle que raconte Paul Desalmand dans Le Pilon.

Car le « héros » de son roman est un livre, dont on ne connaîtra d'ailleurs ni le titre, ni le contenu, ni même l'auteur. En revanche, ce livre a beaucoup de choses à dire : sur les libraires qui l'ont choyé (ou maltraité), les lectrices qui l'ont aimé et dont il a aimé le parfum, sur les compagnons de fortune ou d'infortune qu'il a côtoyés, avec qui il a conversé dans le silence des rayonnages, et, au hasard de ses tribulations, sur le vaste et pitoyable monde de l'édition et de la librairie - un monde dont Le Pilon offre un tableau ironique et rageur.

Paul Desalmand, dont nous avons tant apprécié les essais sur Stendhal et Sartre, se révèle ici un vrai romancier : son « héros » est un vrai personnage, avec ses bonheurs et ses douleurs, ses goûts et ses dégoûts, ses angoisses et ses espoirs. Le récit entretient même une sorte de suspense, tout ouvrage imprimé étant un pilonné en sursis. On reconnaîtra aussi la marque du romancier à son art de la digression. Il en est de très belles dans Le Pilon. Nous citerons celle sur Maupassant, émouvante à pleurer, et aussi celle sur l'Afrique, dont Paul Desalmand parle avec amour et clairvoyance, et où le livre, miraculeusement rescapé du pilon, ira mourir dans un grand fleuve, entre deux eaux : « Je vais me décomposer pour revivre en mes éléments premiers dans les arbres de la rive. »

Nous citerons enfin cette méditation sur l'immortalité littéraire où Paul Desalmand, peut-être en disciple de Lucrèce, de Montaigne et de Voltaire, évoque le jour de la disparition de l'espèce humaine. Cette certitude corrige bien des vanités, mais elle laisse aussi une consolation : « Il faut se contenter de quelques siècle et se dire que ce n'est déjà pas mal que d'avoir fait vibrer plusieurs générations, d'avoir inspiré d'autres écrivains qui nous prolongent lorsque matériellement nous nous effaçons. »