Entre fiction et conte philosohique moderne
Par Jean-Manuel Gabert, Paris-Montmartre n° 13-64, 2e trimestre 2006
Alors c'est l'histoire d'un livre qui raconte son histoire. Vous me suivez ? Ce livre-là s'exprime comme tout un chacun. Mieux : il parle comme un livre. Et à l'arrivée, son parcours de livre, passant de main en main, frôlant la mort et repartant de plus belle vers son destin, constitue un nouveau livre. Ce livre-là s'autoproduit, hermaphrodite comme un escargot qui aurait des lettres, et se déroulerait sur lui-même. Avec modestie : « Je souhaite uniquement raconter ma vie d'une livre d'une façon linéaire. J'ai donc tout banalement commencé par l'entrepôt à la sortie des presses, pour continuer par les librairies et les bibliothèques où j'ai vécu, qui furent le lieu de longues discussions entre compagnons de rayonnage. » Discussions parfois moins banales et moins modestes. Ah, les intempestives interventions de son confrère tatoué par la pensée d'André Malraux, et devenu aussi lyriquement torrentiel que son géniteur !
Mais la vie d'un livre n'est pas toujours dorée sur tranches. Le voici enfermé dans un carton « avec quarante-neuf clones », rongé d'inquiétude pendant trois mois, dans un hangar bouillant, avec dans les oreilles, si l'on peut dire, le rongement perpétuel des souris qui avancent - première ombre, première menace, celle de ne pas sortir de l'emballage avec tous ses chapitres. Enfoui sous sa couverture, il tremble pour la première fois, enfant-livre découvrant la peur : « Je veux être dévoré dans le bon sens du terme », lance-t-il, car il aime jouer avec les mots, pour tromper l'angoisse d'être mâché vivant.
Premier voyage. Train, camion et arrivée à la librairie Dunoc. « C'était à Métagna, faubourg de Pézenas, dans les entrepôts d'un connard », balance-t-il, profitant de la mémoire génétique de ceux de son espèce pour donner plus de sel à ses propres mots. Salant, beau, ce livre est décidément unique. Mais le salaud pas beau de Métagna le renvoie illico, fissa, jusqu'au camp d'extermination des mots et des rêves, la solution finale des livres : pour ceux qui n'ont pas marché, c'est direct en enfer, non pas celui, glorieux, des bibliothèques, où le seul feu est celui qui monte aux joues du lecteur, où les livres, la nuit, mélangent leurs pages ; non le vrai, où règne un monstre « aussi haut qu'un immeuble de cinq étages », qui déchiquète les livres par milliers (plus de cent millions par an ). Son nom ? Pilon. C'est d'ailleurs aussi celui du livre. Curieux non ? Le grignotement du papier, le bruit des mâchoires de souris du début n'étaient donc que la précognition de cette horreur légale.
Sauvé par la « mafia », remis dans le circuit, le livre commence alors sa vie : il découvre enfin un véritable libraire, à Tulle, chez le bienfaisant Pierre Landry.
De main en main, il découvrira Téhéran, où ses propos érotiques et son athéisme lui feront risquer d'être livré au Comité d'incinération, le parc Monceau, la vie chez les clochards. Il découvrira aussi l'amitié, avec une traduction de Crime et châtiment, et l'amour avec une belle aux yeux d'océan qui l'emmène en Grèce. On vous en passe et des meilleures comme la découverte de la bibliothèque de Nevers, où sont gardés tous les ouvrages dédicacés par leurs auteurs à François Mitterrand : une anthologie de la flagornerie larbinesque, du rampement néo-reptilien, du léchage fondamental tous azimuts, émanant d'esprits « libertaires », comédiens, écrivains, célèbres ou anonymes
Pourtant, entre les sourires, s'immisce l'angoisse de la mort. La petite souris grignoteuse des pages du début a enflé, l'air de rien jusqu'à envahir l'espace d'une interrogation autrement plus obsédante qu'un bruit de grignotage : comment viendras-tu ? Jamais comme on l'imagine, c'est peut-être la réponse.
Belle histoire que celle de ce livre à l'esprit attachant ! Bien sûr, il n'aurait pas pu s'écrire tout seul. Les qualités du nègre qui s'est chargé de transcrire et mettre en forme ces souvenirs d'un autre ordre ne sont pas à négliger. On reconnaît la patte de Paul Desalmand. Ce Montmartrois de la côte Nord est un grand amoureux des livres et de la littérature, ce qui a sans doute facilité l'instauration d'une confiance indispensable à la confidence. Le résultat doit beaucoup à cette complicité entre les deux protagonistes, le « je » du livre narrateur et l'autre qui l'écrit. Ils sont tous les deux sur la même galère. L'humour de l'un ne manque pas à l'autre, ni les rêves, les admirations, les répulsions et les angoisses.
Maintenant que le livre n'est plus, il reste son témoignage, imprimé, et Paul Desalmand, pour protéger le nouveau-né : intitulé Le Pilon, il est venu au monde à Mayenne (France), en juin 2006, par les soins de Qualame, à la maternité Quidam. C'est un joli bébé de 150 pages, avec une couverture d'une belle réussite visuelle, et, penché sur son berceau, un parrain nommé Patrick Cauvin. Qui dit mieux ? Son esprit se situe entre la fiction à qualité documentaire et le conte philosophique moderne. Lorsque vous croiserez Paul Desalmand, rue Caulaincourt, s'il ne vous voit pas, n'en sortez pas froissé : c'est un jeune papa très occupé, toujours à la recherche d'un mot. Allez plutôt acheter Le Pilon, pour votre grand plaisir, doublé de la satisfaction de faire mentir son titre.