Ce petit bijou est avant tout une voix
Par Jacques Plaine, La Gazette (Saint-Etienne)
Banal. Il est banal de nos jours d'arborer sur l'épaule, la cuisse ou le dos une version bourgeoise d'un de ces tatouages jadis apanage exclusif des légionnaires de Tataouine ou des gonzes poilus de la Bastoche. Je parierai même ma chemise que bientôt, sous le tchador de votre copine (car elle en aura un comme elles en auront toutes), vous découvrirez l'intégrale d'une chasse à courre avec ses vingt chiens, ses dix chasseurs et, bien caché dieu sait où, le renard aux abois.
Eh bien, notre héros, celui du « Pilon », l'ouvrage qui nous intéresse aujourd'hui, a lui aussi son tatouage sur le dos. Pas n'importe quel tatouage. Un spécial qui n'a pas plus la forme d'un cur que d'un oiseau de paradis mais celle d'un code-barres. Pas celui de camemberts, celui de la quatrième de couv' des livres. Car, vous l'avez deviné, notre héros est un livre. Un bouquin qui raconte son aventure de livre sorti des presses en 1983 avec 799 clones copie conforme : « Je n'écris pas un roman mais seulement un témoignage sur les principaux événements de ma vie ». Un baroudeur qui mieux que beaucoup de ses « compagnons de rayonnage » a furieusement vagabondé une vingtaine d'années durant, de bibliothèques en librairies.
Si nombre de ses « frères de papier » sont passés directement de la case départ à la case arrivée, c'est-à-dire du carton de l'imprimeur aux lames acérées du pilon, que d'autres, incunables ou Livres d'heures, végètent depuis un demi-millénaire dans des cachots à température et hygrométrie constantes, lui, le miraculé du Paris-Rome de 14h 24, a tout connu de la chaîne du livre. De l'entrepôt d'une librairie de merde (il paraît qu'il en existe), à la vitrine d'un libraire de rêve (j'en connais des wagons), en passant par un marchand de livres rares, un libraire des puces, un soldeur, un bouquiniste des quais et une bibliothèque de Nevers où il fut offert par François Mitterrand soi-même, avec vingt mille de ses confrères dédicacés de flagorneries pitoyables. Il a été vendu, acheté, volé, bradé, échangé, écartelé (autrement dit coupé en deux par des amants terribles avides d'en partager la lecture et qui finirent par s'en jeter les moitiés à la tête), enfin dévoré, mais ajoute-t-il fièrement « dans le bon sens du terme ».
Parmi ses trente « dévoreurs », je ne citerai qu'un clochard, un chauffeur de taxi et bien entendu une mignonne adepte du bronzage intégral : « Tous les jours, elle me posait sur sa foufoune pour éviter les regards indiscrets. »
Cache-sexe pour cette folle liaison, ce petit bijou est avant tout une voix. Celle d'une redoutable commère mettant à poil