Contes et légendes des Gueudespin
Un charme vénéneux entoure ce texte hors mode dans lequel les forces occultes resurgissent
Par Alexandre Fillon, Lire, novembre 2009
Il a fait des débuts remarqués avec l'envoûtant hommage aux pouvoirs carnivores de la littérature. Dans l'Ami Butler (Quidam Editeur, 2007), Jérôme Lafargue prouvait de surcroît combien il excellait dans la mise en abyme et l'art de détourner la réalité. On retrouvera intacte son originalité dans son deuxième roman, un texte radicalement différent du précédent mais tout aussi ensorceleur.
L'action se déroule sur plusieurs époques à Cluquet, petit village perdu entre la forêt et l'Océan. c'est de là que sont issus les Gueudespin. Tout commence à la fin du siècle dernier avec Elébotham, occultiste aux pouvoirs effrayants. Lecteur de Rémy de Gourmont, il était capable d'égorger ou de suriner, de guérir l'eczéma ou de soulager les maux de dos grâce à sa connaisssance des plantes.
Disparu pendant la guerre de 1914, Elébotham Gueudespin eut un fils, Osmin, coordonnier fou d'aviation qui passa sa vie à voler et à divaguer. Ledit Osmin eut à son tour un fils prénommé Jaguen. Celui-ci découvrit le surf à l'âge de quatorze ans et n'eut de cesse de défier les vagues.
Etrangement, Jaguen disparut également trop jeune en laissant un unique héritier: le pauvre Audric, solitaire sans attaches, perturbé par un passé familial qui le dépasse et l'écrase. Le héros de Lafargue est désormais le dernier habitant de Cluquet où ne restent que sa maison et l'église.
Un temps rockeur, puis enseignant-chercheur à l'Université, Audric a été marqué durablement par la lecture de Santiago, un roman de science-fiction écrit par Mike Resnick. Il a également fait la connaissance d'une libraire, Amelha, dont il est tombé raide amoureux. En même temps qu'elle lui apprenait qu'elle était enceinte de lui, la belle lui a offert un vieil exemplaire de l'Histoire du royaume d'Abomey. Un livre publié en 1903 par Jean-Hugues Maudne, médecin auprès des garnisons françaises au Dahomey qui croisa le chemin d'Elébotham...
Il ne faut pas être rebuté par la richesse et l'étrangeté de Dans les ombres sylvestres tant son charme noir s'avère communicatif. Résolument à l'écart des modes, Jérôme lafargue parvient à jouer habilement avec les contes et légendes, à décrire l'emprise des lieux sur les êtres. Alexandre Fillon